Qui a ignoré quoi?

Des questions troublantes se posent à la suite de la dénonciation d’Alice Paquet, qui s’est dite victime d’un viol par un député de l’Assemblée nationale. Pourquoi en est-elle arrivée là ?

En 2014, le premier ministre Justin Trudeau a suspendu du caucus deux députés libéraux visés par des allégations d’inconduite sexuelle, en disant qu’il fallait accorder « le bénéfice du doute » aux victimes alléguées. Il s’en est trouvé pour lui reprocher d’avoir lynché ses députés sur la place publique, bafouant au passage leur droit à la présomption d’innocence. La conduite de M. Trudeau a cependant apaisé bien des féministes, à juste titre. Pour une rare fois, une personne en situation d’autorité prenait fait et cause pour les victimes alléguées, sans mettre en doute leur motivation ou se réfugier derrière des explications juridiques pour justifier le mutisme.

M. Trudeau a tracé un chemin suivi jeudi par le premier ministre Couillard, quoique celui-ci ait d’abord joué de grande prudence en matinée. Se disant « bouleversé » par une affaire de viol ciblant un de ses députés, M. Couillard a encouragé la victime alléguée à contacter la police. À sa demande, le whip a passé la journée à rencontrer les élus du caucus libéral, et les journalistes ont fouiné jusqu’à ce que le député en question, Gerry Sklavounos, soit expulsé du caucus en fin de journée. Il siégera dorénavant comme député indépendant.

Cette cascade d’événements n’est pas sans susciter un malaise, comme c’est le cas chaque fois qu’une personnalité publique est éclaboussée par des allégations d’inconduite non prouvées en cour. Ce n’est pas sacrifier à la présomption d’innocence, un principe fondamental dans un État de droit, que de prendre des mesures préventives lorsque la conduite d’un député, même alléguée, suscite la réprobation. Pour un député, le droit à la présomption d’innocence ne l’emporte pas sur le droit de rester au sein d’un caucus le temps que la lumière soit faite sur sa conduite. Faut-il pour autant qu’un député démissionne de son poste sur la base d’allégations, avant même qu’il soit jugé hors de tout doute raisonnable ? Non. La fin d’une carrière politique devrait se situer quelque part entre le dépôt d’une accusation et la reconnaissance de culpabilité à l’issue d’un procès. Plus l’accusation sera grave, comme dans le cas de Gilles Vaillancourt ou de Michael Applebaum, plus la démission de l’élu sera souhaitable en amont du procès. Quand les déboires personnels d’un député ont pour effet de déconsidérer les institutions démocratiques, il y a lieu de prendre un temps d’arrêt. Une carrière au service de l’État n’est pas un droit, c’est un privilège.

Si Mme Paquet et son amie, Rosalie Genest, ont porté l’affaire sur la place publique (sans jamais nommer l’agresseur), c’est qu’il y a un malaise. Des policiers de Québec n’auraient pas pris la plainte de Mme Paquet au sérieux et ils l’auraient découragée de poursuivre ses démarches. Il ne faudrait surtout pas briser la carrière du brave homme, sa famille, sa réputation… Les propos sonnent vrais. De tous les temps, les victimes d’agression sexuelle, prisonnières de leur souffrance et de relations de pouvoir asymétriques avec leurs agresseurs, ont entendu ces cruelles paroles. Si une femme en est rendue à pleurer son chagrin devant une foule d’étrangers par un soir d’octobre à Québec, c’est bien parce qu’elle a l’intime conviction de ne pas avoir été entendue, crue et protégée par des personnes en situation d’autorité.

L’enquête sur le viol allégué de Mme Paquet doit cheminer au plus vite à la police de Québec. Peu importe sa conclusion, une autre enquête est nécessaire afin de déterminer si des personnes en situation d’autorité, dans la police ou à l’Assemblée nationale, ont abusé de leur position d’autorité pour réduire Mme Paquet au silence. Son cri du coeur, courageux, mérite un examen minutieux pour débusquer et sanctionner ceux qui l’auraient si cavalièrement rabrouée au premier regard.

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