Changement d’ère

La bouffée d’air frais promise par le chef libéral Justin Trudeau s’est fait sentir dès le lendemain des élections d’octobre 2015. Une bourrasque, en fait, qui a balayé depuis plusieurs pans de l’héritage conservateur. Le ton a changé, les priorités aussi. Ce fut pour le mieux, dans la plupart des cas, mais on ne peut en dire autant quand certains vieux réflexes libéraux refont surface dans un dossier comme la santé.

Il y a un an aujourd’hui, le Parti libéral était propulsé au pouvoir, armé d’un programme ambitieux. La protection de l’environnement allait reprendre ses droits. Les autochtones pourraient rêver d’une nouvelle relation avec Ottawa, tout comme les provinces et la communauté internationale. Le Canada serait ouvert aux réfugiés syriens, légaliserait la marijuana, viendrait en aide à la classe moyenne…

Le jeune gouvernement a rapidement poussé à la roue et les résultats sont là. Plus de 30 000 réfugiés syriens ont trouvé refuge au Canada. Le pays est passé de cancre à coqueluche à la conférence de Paris sur le climat, où il s’est présenté avec l’appui des premiers ministres provinciaux, une première en dix ans. M. Trudeau a attiré l’attention du monde, qui attendait son « Canada est de retour ». Il a rétabli les ponts avec les Nations unies, reconfiguré la mission en Irak contre le groupe armé État islamique et annoncé un retour du Canada au sein des missions de paix.

Pour signaler son sérieux dans le dossier autochtone, il a immédiatement lancé le processus menant à la Commission d’enquête sur les femmes autochtones assassinées et disparues, un geste que refusait obstinément de poser son prédécesseur, Stephen Harper. La loi sur l’aide médicale à mourir a été adoptée et la consultation promise sur la réforme du mode de scrutin, quoique tardive, est en cours.

Il a mis en oeuvre ses promesses phares en matière de fiscalité, dont les réductions d’impôt et la création de l’allocation pour enfants. Il a lancé son programme d’infrastructures, ramené l’âge d’admissibilité à la Sécurité de la vieillesse à 65 ans, éliminé les mesures les plus critiquées de la dernière réforme de l’assurance-emploi… Mais il a fait tout cela au prix d’un déficit trois fois plus important que promis.

Ce gouvernement n’a pas chômé, a commis des erreurs et fait preuve d’arrogance à quelques reprises. La façon de faire de M. Trudeau et de la plupart de ses ministres se caractérise toutefois — la plupart du temps du moins — par l’absence de confrontation et un ton positif qui tranche avec ce qui se passe chez nos voisins américains et en Europe. Le premier ministre répète à satiété qu’il veut écouter, coopérer, collaborer, avoir des relations respectueuses.

 

Les provinces ne cachent pas qu’elles apprécient cette capacité de discuter collectivement avec le premier ministre, ce que M. Harper refusait systématiquement. La collaboration est aussi à l’honneur entre ministres, même de la Santé. Mais ce n’est pas parce qu’on peut se parler qu’on arrive à s’entendre, et c’est fort probablement sur le front des relations fédérales-provinciales que M. Trudeau risque de le découvrir.

Sa touche personnelle ne suffira pas à faire oublier la vision du fédéralisme que son gouvernement défend et qui transparaît dans ce désaccord autour des transferts en santé. À cet égard, on peut parler d’un recul par rapport à M. Harper.

Ce dernier prenait des décisions unilatérales, mais il n’a jamais réduit les transferts comme l’ont fait les libéraux au milieu des années 1990, causant de profonds dégâts. M. Harper a annoncé un ralentissement de leur augmentation annuelle à partir de 2017, au grand dam des provinces, mais il s’est aussi toujours opposé à ce qu’Ottawa utilise les transferts pour dicter aux provinces leur conduite dans leurs sphères de compétence exclusive.

Or, ce que le gouvernement Trudeau propose aux provinces est de leur verser 3 milliards de dollars sur quatre ans pour les soins à domicile et, peut-être, de bonifier les transferts, mais veut en échange avoir l’assurance que l’argent va là où on dit. Les provinces le prennent mal, elles qui paient environ 80 % de la facture des soins de santé.

En entrevue au Devoir, M. Trudeau a répété qu’il ne s’ingère pas dans les affaires des provinces. Il ne se mêle pas des détails, c’est vrai, mais quand Ottawa utilise son pouvoir de dépenser pour tenter d’orienter les décisions des provinces, il s’agit d’ingérence. Ce que n’a pas fait M. Harper.

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9 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 octobre 2016 06 h 30

    Ça presse !

    « Il ne se mêle pas des détails, c’est vrai, mais quand Ottawa utilise son pouvoir de dépenser pour tenter d’orienter les décisions des provinces, il s’agit d’ingérence. Ce que n’a pas fait M. Harper. » (Manon Cornellier, Le Devoir)

    Ingérence ou selon, il est temps que les provinces, notamment le Québec, invitent leurs contribuables à retenir leurs impôts, ou à les leurs remettre !

    Quant au Québec, et selon son originalité en tant que Nation, il lui serait comme avisé qu’il amorce des modalités susceptibles de nationaliser, graduellement, les biens et services du Canada !

    Ça presse ! - 19 oct 2016 -

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 19 octobre 2016 13 h 42

      Vous préférez donner vos impôts à M.Couillard? À quoi pouvons-nous attendre, une augmentation du salaire des médecins ; le retour des frais accessoires, qui n'ont été interdits que suite à l'intervention du fédéral ; la construction de méga-hôpitaux pour médecins ambitieux plutôt que les ressources de proximité et à domicile?

      L'ingérence demeure moins néfaste que l'incompétence...

  • Marguerite Paradis - Inscrite 19 octobre 2016 06 h 54

    AU FÉDÉRAL COMME AU PROVINCIAL, POUR UNE SAINE GESTION DU BIEN COMMUN

    Merci madame Cornellier pour ce réflexion.

    Vous comme moi, nous sommes toujours dans un système fédéral et nous y investissons par nos taxes et impôts.

    Dans le contexte actuel où nous sommes « pognés » avec un ministre québécois de la santé qui en a que pour « la maladie » et ses copains médecins, alors oui ils faut mettre des conditions.

    Il serait intéressant que vous nous informiez sérieusement sur ce qui se passe dans les autres provinces en Santé et Services sociaux... est-ce aussi catastrophique qu'au Québec?

    Marguerite Paradis

  • Jean-François Trottier - Abonné 19 octobre 2016 08 h 05

    Changement d'ère, vraiment ?

    Pour ma part, mais ici j'accuse mon âge, en général je vois un remake des années '60.

    Nous sommes en '68. Trudeau, auréolé de son Bill Omnibus qui a "sorti l'État des chambres à coucher", caracole dans les assemblées, dansant, virevoltant, Trudeaumaniant les sondages à sa guise.

    On le considère, au mieux, comme celui qui va rénover les vieilles institutions d'Ottawa et faire entrer enfin les technologues dans les rouages. En effet, à cette époque le gouvernement canadien est remarquablement mal équipé.
    Au pire, on le voit comme un fêtard insignifiant qui vivra d'artifices et de beaux sentiments avant de disparaître, avalé par les luttes intestines encores vives dans le PLC.

    On le voit comme un gentillet Outremontois un peu baveux et toujours prêt à discuter devant un pot.

    Qu'en est-il de Justin ?
    Lui ne peut pas faire croire qu'il ne fera que passer. C'est un champion. Alors il joue la carte de la candeur, ne connait jamais le fond des dossiers, reste dans les généralités... On croirait entendre Chrétien, anglicismes compris. Toutefois son visage est régulier, son sourire, perpétuel et un peu crispé, et son crochet du gauche, redoutable. Mais ça, il le cache à merveille.

    L'image de playboy de papa l'a suivi toute sa vie. À chaque élection, soudain apparaissait dans son entourage de nouvelles secrétaires plus jolies les unes que les autres. Les photographes avaient un mal de chien à les éviter dans leur cadrage, elles volaient vers l'objectif! C'est qu'à l'époque, un playboy était un "homme moderne", eh oui.

    Justin est un homme de famille, fier de la réussite de sa femme et bon papa pour ses enfants. Très 2016, quoi.

    J'aimerais qu'on arrête de dire que Justin est moins agressif que son père. En fait on n'en sait rien... et je suppute qu'il est beaucoup plus cynique au bout du compte. Politiquement, c'est l'homme le mieux préparé des trente dernières années.

    Ce qui est sûr, c'est qu'à même époque son papa passait pour un agneau, eh oui!

  • Michel Blondin - Abonné 19 octobre 2016 08 h 14

    L'intrusion de l'intrus justifié. Jutinement!

    Trudeau, en santé est carrément dans le carré de sable constitutionnel des provinces.
    Qu'à cela ne tienne, il viole l'esprit de la constitution et sans doute le fond du texte.
    Mais, depuis le début de cette constitution, elle est un faire-valoir pseudo fédéraliste alors que c'est, dans les faits, une union législative.

    Le petit article sur le pouvoir résiduel inscrit dans la constitution est une garantie de perpétuer la prédominance et la primauté sur tous les sujets logiquement du gouvernement central.

    Il y aura toujours une généralisation supposément utile et bénéfique pour justifier l'intrusion de l'intrus. Justinement!

    La santé n'y échappe pas comme l'environnement, les communications, le transport etc, etc, etc.
    .

  • Jacques Morissette - Inscrit 19 octobre 2016 10 h 02

    En effet, le ton a changé.

    M. Harper donnait le moins de place possible à son gouvernement, sauf pour imposer plus que pour inviter les autres au dialogue, un dialogue pour échanger des idées. M. Harper avait déjà les siennes, en somme celle d'un dinosaure, qui cherchait à reculer plutôt que d'avancer, dans les affaires sociales. Avec Justin Trudeau, si tout le monde est de bonne foi, Justin Trudeau est compris dans le lot, pourquoi alors ne pas essayer d'avancer vers un monde meilleur?