Suspensions électorales

La suspension de trois présidents de sociétés d'État par le gouvernement Martin constitue un autre signe tangible de la volonté du premier ministre de tracer une ligne entre hier et aujourd'hui, entre Jean Chrétien et lui-même. Et c'est, par le fait même, le signal de la tenue prochaine d'élections générales au pays...

Les présidents des grandes sociétés d'État sont presque toujours des proches collaborateurs du parti au pouvoir. Ce sont de fidèles partisans que le premier ministre souhaite ainsi récompenser pour services rendus sans que leurs compétences soient toujours à la hauteur des responsabilités qu'on leur confie.

En annonçant la suspension sans traitement pour une semaine, le temps d'entendre leur version des faits, de Marc LeFrançois (Via Rail) et de Michel Vennat (Banque de développement du Canada) et la suspension avec traitement d'André Ouellet (Société canadienne des postes), le premier ministre Martin veut montrer sa détermination à faire le ménage, dans l'espoir évident de se démarquer de son prédécesseur aux yeux du public électeur.

Le geste n'est pas anodin, il est même sans précédent par son ampleur. Dans le cas de Michel Vennat, un juge de la Cour supérieure s'est fait fort de démontrer que cet individu, un proche de Jean Chrétien, ne méritait plus la confiance du gouvernement. Ce que cet homme et quelques acolytes (Jean Carle et Me Éric Simard) aussi très proches de Jean Chrétien ont fait subir à l'ancien président de la BDC dépasse l'entendement. Après un jugement aussi tranchant, on se demande même comment les membres du conseil d'administration de la BDC ont pu avoir le culot de renouveler leur confiance envers Michel Vennat. Une telle bêtise appelle une révision de la composition de ce conseil, visiblement complice de l'acharnement dont a fait preuve l'équipe Vennat à l'endroit de l'ancien président François Beaudoin, probablement complice aussi de l'ancien premier ministre.

Dans le cas du président de Via Rail, c'est le rapport de la vérificatrice générale dans le dossier des commandites qui a conduit à la mesure disciplinaire. Via Rail a participé directement au financement des séries télévisées crées par la société privée de production de l'ex-journaliste et sympathisant libéral Robert-Guy Scully et a servi de courroie de transmission pour des contributions du gouvernement. Dans chaque cas, l'argent transitait par la société d'État, mais aussi par une agence de communications qui prenait de plantureuses commissions au passage. Pas de contrats écrits, ni d'analyses de rentabilité, que de la propagande et du favoritisme.

Quant à la Société canadienne des postes, le gouvernement a choisi d'attendre les conclusions de la vérification en cours avant de décider du sort de son président, l'ancien ministre André Ouellet. Entre-temps, celui-ci est suspendu de ses fonctions avec traitement. Il faut dire que le simple fait d'être un ancien ministre du gouvernement rend la chose plus délicate. Après tout, M. Ouellet n'est pas M. Gagliano!

MM. Vennat et LeFrançois ont une semaine pour faire connaître leur version des faits, après quoi ils seront probablement congédiés. Reste à savoir s'ils auront droit au parachute doré, une façon pour le gouvernement de se faire pardonner d'avoir ainsi sacrifié des amis sur l'autel des intérêts supérieurs du parti, ou s'ils subiront le sort normalement réservé à des individus qui ont trahi le mandat de servir le public.

Une chose est certaine, c'est que de sacrifier ainsi des compagnons d'armes, dont le grand tort fut d'obéir avec zèle aux ordres venus des plus hautes instances politiques du gouvernement précédent, est un geste plus significatif qu'une volée d'outardes pour prévoir un printemps électoral hâtif...

jrsansfacon@ledevoir.ca