Le deuil iranien

Les réformateurs iraniens peuvent se consoler d'une chose et d'une seule: le taux de participation aux législatives n'a pas été aussi élevé que l'avaient souhaité les conservateurs. Après dépouillement des bulletins, on a constaté qu'un peu moins de 51 % des Iraniens étaient allés aux urnes, soit un taux de fréquentation insuffisant pour assurer une légitimité durable au Parlement. D'autant, faut-il le rappeler, que le Guide suprême et chef de file des conservateurs, Ali Khamenei, avait rayé d'un trait de plume le peu de démocratie que présentait l'Iran. Comment? En écartant 2500 représentants du camp réformateur.

À la faveur de ces élections, Khamenei et le Conseil des gardiens de la révolution disposent de tous les pouvoirs. En tant que guide, Khamenei est le patron de l'armée, des forces de sécurité, de la justice et de la rente pétrolière, auxquels s'ajoutent désormais les miettes dévolues au Parlement. Bref, ils ont obtenu tout ce qu'ils voulaient et sont donc désormais... imputables de tout!

En effet, Khamenei et les siens seront appelés dans les mois qui viennent à répondre aux aspirations exprimées par la majorité des Iraniens, soit plus de libertés civiles et surtout des emplois. Dans ce pays où 60 % des citoyens sont nés après le renversement du chah, le chômage frappe la moitié des jeunes de moins de 35 ans depuis des années. De la frustration qui résulte de cet état économique des faits, certains groupes de réformateurs entendent profiter en aiguisant les rapports de force qui ont cours entre eux et un appareil d'État exclusivement religieux et passablement corrompu.

En toute logique, il faut s'attendre à ce que le rôle du président Mohammed Khatami soit le principal sujet du débat politique au cours des prochains mois. Combien de temps le leader des réformateurs va-t-il rester l'otage d'un Parlement qui sera plus que jamais enclin à bloquer ses projets de réforme, notamment pour ce qui a trait à une pincée de liberté de la presse? Combien de temps va-t-il demeurer en poste afin d'éviter un soulèvement populaire qui serait inévitable, affirme-t-on, s'il démissionnait dans les semaines qui viennent?

Pour l'heure, le bricolage réalisé par le Guide suprême et les gardiens de la révolution laisse présager une mise au pas musclée des réformateurs en vue des présidentielles prévues l'an prochain. À sa manière, l'un des notables du camp conservateur a annoncé la couleur. Au lendemain des législatives, l'ayatollah Ahmad Janati a qualifié de «traîtres à l'islam et au pays» tous ceux et celles qui défendent les couleurs de la réforme. Il est écrit dans le ciel que les fous de Dieu qui ont mis l'Iran à leur botte en usant de la torture et de l'assassinat vont poursuivre sur cette voie en augmentant le rythme. Jusqu'à ce que la rue décide à son tour de répondre en employant tout ce qui lui reste: la violence.