Nobel à Dylan: discutable

Ode à l’oralité, geste suprêmement « cool » ou ignominie, imposture ? Le prix Nobel décerné à Bob Dylan soulève des tonnes de questions. C’est peut-être là l’une des seules vraies vertus de cette décision surprenante de l’Académie suédoise, qui demeure justement discutable.

Plusieurs se sont emballés de la décision de l’Académie suédoise de décerner la plus haute distinction littéraire au chanteur américain Bob Dylan. Dans nos pages, l’éloquente collègue Odile Tremblay a écrit qu’il « était temps que ces dignes institutions anoblissent l’art populaire de longue portée. Bob Dylan, le routard rebelle juif américain, qui sut transformer le folk et la country music en cris de ralliement d’une jeunesse électrique au cours des décennies 60 et 70, depuis 50 ans à la guitare et à la voix, a gagné ses épaulettes ».

À l’opposé, le Français Pierre Assouline a lancé, dans son blogue de la République des livres, une fronde contre cette décision. Bien qu’admirateur du chanteur, il affirme que ce dernier n’est pas un écrivain, « puisqu’il n’a pas de livre à son actif (en principe, c’est d’abord à ce signe matériel qu’on les reconnaît avant d’y aller voir pour savoir si c’est du lard ou du cochon, comme dirait Jean-Baptiste Del Amo) ». Quant à la chanson ? « De la ritournelle, fût-elle supérieure, historique, n’en est pas moins de la ritournelle », pesta-t-il.

Le professeur Anthony Glinoer, de l’Université de Sherbrooke, expert des institutions littéraires, soutient n’avoir jamais vu « un prix qui crée autant de réactions » allant dans les deux sens. Et cette controverse pose une question vertigineuse : qu’est-ce que la littérature ?

D’une part, on peut avoir l’impression, comme l’écrivait Catherine Lalonde dans nos pages, que « la décision marque le tournant du Nobel vers l’oralité en une époque toute médiatique. Dépoussiérer le Nobel de littérature ? »

L’oralité est peut-être l’un des arguments les plus forts en appui à la décision de l’Académie. Avant de devenir « individuelle et silencieuse », la littérature passa par l’oralité, nous explique le professeur Benoît Melançon. Nul ne nierait en effet la place d’Homère dans la littérature mondiale. Même chose pour celle du Moyen Âge. Or, il s’agissait d’abord et avant tout d’oralité. Et aujourd’hui, les moyens de communication redonnent ses lettres de créance à l’oralité. Entre autres au poème fait pour être chanté avant d’être lu. L’une des définitions de « littérature » dans le Trésor de la langue française informatisé est précisément « ensemble des productions intellectuelles qui se lisent, qui s’écoutent ».

Des dramaturges ont d’ailleurs reçu le prix Nobel par le passé. Il est indéniable que le théâtre et la poésie, deux genres littéraires débouchant sur l’oralité, font partie des genres littéraires classiques, définis au XIXe siècle. Même des romanciers estiment l’oralité essentielle ; Flaubert faisait passer ses textes au « gueuloir », c’est-à-dire qu’il les relisait tout haut : « Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve : elles oppressent la poitrine, gênent les battements du coeur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie », écrit-il dans une préface.

Même s’il porte sur une poésie conçue expressément pour être chantée et non lue, le Nobel de Dylan nous fait comprendre qu’il faudrait ajouter la chanson aux arts littéraires. Notre époque hypermoderne (ou posthistorique, pour employer le mot de Philippe Muray) aime bien mettre les définitions classiques au défi, voire les brouiller. Tout cela a toutefois des limites, dont certaines bien prosaïques : si les chanteurs peuvent aspirer maintenant au prix littéraire le plus prestigieux, on peut douter que l’inverse se produise… Les écrivains ne pourront jamais remporter un grand prix de musique ! Un Grammy à Philip Roth, à Haruki Murakami ? Au fait, Bob Dylan en demandait-il tant ? Il s’est montré bien silencieux depuis l’annonce de l’Académie. Selon des reportages, il était en concert le soir même et n’a même pas mentionné l’affaire. Peut-être que lui, comme nombre d’autres, estime que plusieurs poètes ou auteurs américains ou étrangers auraient mérité le prix ?

Roland Barthes affirmait que « la littérature, c’est ce qui s’enseigne, un point c’est tout ! » (Merci à M. Glinoer pour le rappel) Le prix Nobel à Dylan compliquera peut-être encore davantage la tâche aux professeurs et théoriciens qui, déjà, débattent de manière inlassable sur la composition du cursus des oeuvres à enseigner dans les écoles, collèges et universités. L’espèce de désacralisation du livre, au centre de la culture depuis près de 600 ans, au profit d’une culture populaire très légitime, mais qui déjà a déjà toute la place, sont d’autres retombées potentielles, et inquiétantes, de cette décision qui risque de faire débat pendant longtemps.

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