S’inventer des dragons

Appelé à commenter l’accession de Jean-François Lisée à la direction du Parti québécois, Philippe Couillard n’a pas seulement eu une réaction excessivement antinationaliste ; pire, il a procédé à une diabolisation outrancière de son nouvel adversaire. Un populisme qui mérite condamnations.

Dans son discours d’ouverture de mai 2014, Philippe Couillard promettait d’instaurer un nouveau ton en politique québécoise, lequel serait empreint de « respect réciproque et d’écoute ». Entre les politiciens bien sûr, il y a des « différences marquées sur certains enjeux », notait-il. « Cela est sain, nécessaire […]. Mais souvenons-nous que lorsque l’on tente de rabaisser l’autre, c’est souvent soi-même que l’on ternit. » Or, M. Couillard s’est « terni » en attaquant sans vergogne son nouvel adversaire, Jean-François Lisée, ainsi que son parti, samedi en Islande, multipliant les formules : discours « d’exclusion », « parenté familière » avec les partis d’extrême droite européens, etc.

Le porte-parole du premier ministre a tenté d’atténuer l’association PQ-extrême droite ; il n’aurait fustigé que le populisme. En fait, ses propos furent pires encore. Il a dénoncé « une sorte de nationalisme d’assiégés, de nationalisme de peureux essentiellement, des gens qui ne veulent pas faire face à la diversité, qui préfèrent que le Québec reste replié sur lui-même [serait-il replié actuellement ?]. On le voit aux États-Unis, on le voit en Europe. C’est un mouvement foncièrement négatif pour l’humanité ». Comment donc avoir du « respect » et faire preuve « d’écoute » pour un mouvement qui est « foncièrement négatif pour l’humanité » ?

Dans Les mots, Jean-Paul Sartre écrivait : « N’est pas héros qui veut ; ni le courage ni le don ne suffisent, il faut qu’il y ait des hydres et des dragons. » En dressant un noir portrait de M. Lisée et du PQ, M. Couillard s’invente des dragons. Lui-même si chatouilleux sur les mots — dites « rigueur » et non « austérité » ! —, il sait très bien ce qu’il a fait samedi : lepeniser, trumpiser, voire nazifier le PQ.

Dans ce dernier cas, c’est une vieille manie, entre autres héritée de Trudeau père, lequel avait qualifié le projet souverainiste, devant le Congrès américain, de « crime contre l’histoire du genre humain » (!). Combien de fois les péquistes de la première heure, par exemple Camille Laurin, père de la loi 101, ont été traités de « nazis ». Deux décennies plus tard, le libéral Stéphane Dion qualifiait pourtant cette loi de « grande loi canadienne ». La loi 101 — qui serait sans doute qualifiée de « fasciste » par bien des multiculturalistes bien-pensants d’aujourd’hui — a pourtant permis, malgré les assauts de la Cour suprême justifiés par la Charte imposée de Trudeau père, de faire du français à Montréal une sorte de creuset. Creuset faible, certes, et friable. Mais depuis 1977 au Québec, la langue française n’appartient plus seulement aux Couillard et aux Tremblay, aux « de souche », mais à tous les nouveaux arrivants ; et aux jeunes anglophones. Autrement dit, ceux qui se firent traiter de nazis — Lévesque, Laurin, etc. — auront, bien plus que leurs « nazifieurs » de l’époque, réussi à renforcer le pluralisme du Québec. En prouvant qu’en Amérique du Nord, la diversité peut éclore en français. M. Lisée semble vouloir perpétuer et renforcer cette visée.

Le nouveau chef péquiste a certes eu ses excès durant la campagne. Lorsque, par exemple, il a soutenu que notre seul choix était « de débattre de l’interdiction de la burka AVANT qu’un djihadiste s’en serve pour cacher ses mouvements pour un attentat »… Par ailleurs, on lui a reproché à tort d’avoir affirmé que le Québec devait se limiter à une immigration européenne. Les comptes-rendus de la conférence de presse où il aurait prononcé une telle énormité sont divergents ; et la transcription de celle-ci nous convainc que M. Lisée n’a jamais défendu une telle position et l’a même explicitement rejetée.

Qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage. Et la rage, à notre époque, est évidemment le populisme et l’extrême droite. Mais les extrêmes se rejoignent : il y a aussi un populisme antiraciste, multiculturaliste, malsain, pour lequel toute volonté de former une nation, de perpétuer un héritage, est suspecte. Le philosophe canadien-anglais Will Kymlicka a d’ailleurs déjà répondu à ce courant en ces termes : « Loin de tenter de préserver quelque forme de pureté raciale, les nationalistes québécois cherchent activement à convaincre des personnes d’autres origines, cultures et croyances de se joindre à eux, de s’intégrer, de se marier avec eux et de les aider à construire une société moderne, pluraliste, distincte [francophone] au Québec. » De la lecture pour M. Couillard.

52 commentaires
  • Dominic Comtois - Abonné 11 octobre 2016 00 h 28

    Projections lamentables

    M. Couillard se livre à une pratique des plus basses en politique. Démoniser son adversaire au mépris des faits. Dans le lexique de la psychologie, on parle de projection lorsqu'on attribue à l'autre des attributs ou sentiments qu'on refuse de voir chez soi. En parlant de "peureux", M. Couillard révèle peut-être en fait sa propre peur de trouver en M. Lisée un adversaire capable de le mettre en boîte. Aussi, en affirmant que "personne ne croira" M. Lisée qui promet de ne pas tenir de référendum dans un premier mandat, M. Couillard nous en dit long sur sa relation avec la vérité en politique, de même que sur la pauvreté de son argumentaire pro-libéral. Avec Jean Charest, on croyait avoir atteint le summum en terme de politicien détestable. M. Couillard est en train de le déclasser.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 11 octobre 2016 23 h 45

      Il y eut "Le tricheur" et "Le nauvrageur", c'était un maître.

      Maintenant nous avons droit au "Menteur" et au Dénigreur" c'est un grand maître.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 octobre 2016 03 h 47

    Inacceptable !

    « Qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage. Et la rage, à notre époque, est évidemment le populisme et l’extrême droite. Mais les extrêmes se rejoignent » (Antoine Robitaille, Le Devoir)

    Effectivement, les extrêmes se rejoignent, surtout s’il se voit la « rage » partout !

    L’intervention verbale du Premier ministre sur l’élection de JFL à la tête du PQ mérite une motion de blâme à l’ANQ, voire même la destitution possible dudit PM !

    Inacceptable ! - 11 oct 2016 -

  • Nadia Alexan - Abonnée 11 octobre 2016 03 h 49

    Les insolences de M. Couillard démontrent son désespoir.

    Le populisme de M. Couillard démontre son désespoir! Il est incapable de gagner l'opinion publique avec ses propres politiques d'austérité et de compressions, alors il essaye de diaboliser son adversaire avant même que celui-ci commence son combat. Ce n'est pas seulement du populisme de la part de M. Couillard, c'est du machiavélisme éhonté.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 11 octobre 2016 08 h 36

      Madame Alexan,

      Bien d'accord avec vous.

      En insultant notre l'intelligence, il ne se rend pas service.

  • Claude Bariteau - Abonné 11 octobre 2016 04 h 52

    Il y a plus

    Monsieur Couillard est en guerre contre les promoteurs de l'indépendance du Québec. Comme le furent Trudeau-père, Chrétien et son entourage bien payé par les commandites alors que Dion déployait des charges ciblées en recourant aux stratégies mises au point par Lalonde. Comme Trudeau-fils avec ses alliés organiques, le PLQ et la CAQ, qui entend miner le territoire du Québec.

    Aussi ce PM québécois doit-il de charger et charger et charger sur le chef du PQ pour faire paraître son parti et celui du PLC bénis des dieux. Son objectif est simple : pervertir les traits nationalistes du PQ pour les rendre rebutant. L'effet recherché est double : engendrer leur survalorisation au PQ et, conséquemment, bloquer l'émergence d'un discours axé sur le patriotisme et la citoyenneté.

    Or le patriotisme et la citoyenneté ont conduit les Américains à fonder leur pays et les Français à instituer leur république. Le PM Couillard craint que les promoteurs de l'indépendance y recourent. Aussi fait-il tout en son pouvoir pour que le nationalisme canadien, dont le multiculturalisme sert d'ancrage, s'irradie et que les promoteurs de l'indépendance soient perçus en « culturalistes » sectaires rébarbatifs.

    Sortir le Canada du Québec et créer le pays du Québec imposent, au préalable, de miser sur le patriotisme et la citoyenneté, ce qu'ont fait les Patriotes. C'est leur approche qu'il faut redéployer, car baser l'indépendance sur le nationalisme la piège. Les dirigeants canadiens le savent, car Durham leur a enseigné comment faire. Aussi appliquent-ils ses leçons avec des alliés culturellement identifiables comme bénis des dieux qui les servent et se font servir. Depuis la défaite à Odelltown en 1838, c'est ainsi que le Canada s'est construit et poursuit dans cette voie.

    • Jean Lapointe - Abonné 11 octobre 2016 07 h 07

      «engendrer leur survalorisation au PQ et, conséquemment, bloquer l'émergence d'un discours axé sur le patriotisme et la citoyenneté.»

      Je me demande si ce que nous appelons nationalisme au Québec en ce qui nous concerne n'est pas la plupart du temps en fait du patriotisme dans le sens où semble l'entendre monsieur Bariteau.

    • Claude Bariteau - Abonné 11 octobre 2016 09 h 32

      Monsieur Lapoint, s'il l'était, le nationalisme serait conçu comme construction d'une nouvelle nation plutôt que l'affirmation d'une nation préexistante.

      Cette visée découle du patriotisme et de la citoyenneté, car le patriotisme et la citoyenneté renvoient à l'identification d'un lieu de rattachement. Ce lieu est le territoire où vivent les Autochtones (Amérindiens et Inuits), les descendants des ressortissants français, les immigrants anglais qui ont fait du Québec leur assise, les autres l'ayant quitté, les gens de l'immigration qui entendent vivre au Québec. Et la citoyenneté est celle qui fera des Québécois et Québécois de toutes origines des gens égaux, comme c'est pratique courante dans les pays qui se construisent sur ces bases.

      Les Patriotes partageaient cette visée. Elle fut l'objet d'une charge majeure pour fonder au Québec l'ordre britannique relégant banalisant le patriotisme et transformant les habitants en sujets de sa majesté, qu'ont ainsi encadrés leurs alliés locaux d'antan qui sont toujours présents aiujourd'hui et font écho à une nation préexistante, aux nations autochtones et aux cultures multiples, car ces concepts les servent pour déployer un ordre politique apparenté à celui déployé par la Grande-Bretagne, maintenant par le Canada.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 octobre 2016 11 h 05

      Monsieur Bariteau,

      il n'est même pas nécessaire d'être d'accord pour vous trouver intéressant.

      Je peux me tromper, mais on dirait que vous contrastez deux types de nationalisme. L'un, se définissant seulement comme réaction à l'ordre britannique colonial pour lequel les particularités régionales ne sont que des entraves avec lesquelles il suffit de composer avant qu'elles s'évanouissent d'elles-mêmes. Nationalisme réactif (je ne veux pas dire réactionaire), de survie, de repli identitaire, éventuellement. Fiction entretenue hélas aussi bien par les fédéralistes (Couillard en Islande) que par ceux qui répondent au doigt et à l'oeil aux accusations de tribalisme ethnique en repassant le film de notre assujettissment.

      L'autre, celui des patriotes de 1837-38, d'une étonnante modernité, ne serait plus du tout fondé sur une dynamique de reconnaissance consentie par l'occupant mais, justement, par une appropriation de la terre, par le rattachement actif à un lieu où se constitue en même temps une identité construite, métissée et libre au lieu de n'être qu'une protestation victimaire qui ne fait que confirmer inlassablement le statut cauchemardesque de sujet de sa majesté.

      Mon intuition, c'est que Québec n'aura été jusqu'ici, hélas, que le nom de notre sujétion et de notre impuissance collective à fonder notre terre autrement que comme affranchissement d'une condition largement fantasmée pour nous avoir été assignée... autant que chérie. Que ce Québec porte en lui la promesse virale de sa propre mort. Que le Québec possible, c'est celui qu'annonce déjà l'invitation faite dans leur langue aux fondateurs de la nouvelle patrie par le nouveau chef du PQ.

      Merci de prendre éventuellement une petite minute pour me dire si je vous ai un peu compris.

    • Jean Lapointe - Abonné 11 octobre 2016 12 h 42

      «s'il l'était, le nationalisme serait conçu comme construction d'une nouvelle nation plutôt que l'affirmation d'une nation préexistante. » (Claude Bariteau)

      Ne serait-il pas possible et souhaitable de commencer par affirmer davantage la nation préexistante c'est-à-dire la nôtre tout en la rendant plus conforme à vos voeux?

      Une nation ça peut évoluer, il suffit de le vouloir et d'y voir.

      On dirait que vous aimeriez qu' on recommence à neuf comme si c'était possible.

      Ou peut-être bien que je ne vous comprends pas bien.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 octobre 2016 13 h 37

      Je ne me risquerai pas à répondre à sa place, mais il se pourrait bien que cette nation préexistante n'ait jamais vraiment existé autrement que comme poche de résistance religieuse et linguistique n'offrant pas un socle solide à fondation de la patrie.

    • Claude Bariteau - Abonné 11 octobre 2016 15 h 21

      Monsieur Desjardins me demande une minute. Je comprends vos propos. Le problème est que vous les cadrez dans deux types de nationalisme, l'un que vous dites en réaction à l'ordre britannique, l'autre en coiffant le patriotisme du nationalisme.

      Le premier n'est pas né en réaction à l'ordre britannique, mais en symbiose avec cet ordre, car sa construction, religieuse et politique, en faisait un groupe ethnoculturel sous contrôle de cet ordre, puis de celui de remplacement que fut le Canada, les deux à l'aide d'intermédiaires locaux.

      S'agissant du second, l'associer au patriotisme déforme ce qui crée les alliances générées par le patriotisme entre les habitants d'un territoire.

      Si le premier porte sa mort, le second ne peut naître que des alliances générées sous le patriotisme et la cération d'un pays de citoyens et de citoyennes.

      Ces précisions faites, je prends une autre minute pour répondre à monsieur Lapointe.

      Il m'apparaît impensable de vouloir tout recommencer à neuf. Ce qui me semble un incontournable est d'élaguer l'idée de construire le futur en prenant pour socle une nation dite préexistante.

      Et élaguer cette prémisse, au centre du nationalisme véhiculé par monsieur Lisée, ne consiste pas à élaguer ceux et celles qui s'y rattachent pour divers motifs.

      Il suffit simplement d'inviter ces derniers et d'inviter les autres Québécois et Québécoises à construire le pays du Québec, d'instituer un ordre politique de citoyens et de citoyennes et définir un « vivre ensemble » grâce auquel s'affirmera une québécité au demeurant déjà en ébulition, mais sous attaque constante dans le Canada.

      Faire ça implique de renouer avec le projet des Patriotes, de mettre le cap sur l'indépendance plutôt que sur la souveraineté et de prendre une voie autre que celle d'un référendum piégé avec la loi de clarification votée en 2000, qui ne peut être qu'une voie qui rejette le recours aux armes et prône l'engagement démocratique des citoyens et des citoyennes.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 octobre 2016 16 h 10

      Merci monsieur Bariteau,

      j'ai l'impression que nous mettons sensiblement la même chose dans l'idée de symbiose et celle de réaction. Le seul motif qui me ferait préférer le concept de réaction, c'est qu'il me semble qu'il y a un lien causal qui va de cet ordre à cette construction particulière. On peut par exemple supposer que la religion y aurait occupé une place très différente si elle n'avait pas dû servir de lien de cohésion sociale de fortune et si l'institution avait été ici en phase avec la reconfiguration des pouvoirs de l'Église et de l'État qui avait cours en France à la même époque.

      J'aimerais mieux comprendre en quoi le nationalisme serait en porte-à-faux avec le patriotisme, à moins qu'on ne voit tout nationalisme que dans la dialectique de la sujétion à un autre. Sinon, je ne vois pas bien en quoi le vieux fond nationaliste québécois se montrerait par nature incapable de participer à la fondation de la patrie.

      Enfin, vous faites ici une distinction entre souveraineté et indépendance. Une autre nuance conceptuelle dont la clarification me permettrait mieux de saisir votre point de vue. Mais ce lieu ne se prêtant pas bien à ce genre d'échange, je vous remercie de m'avoir fourni ces quelques précisions. Je guetterai avec intérêt vos interventions à venir, qui m'avaient un peu échappé jusqu'ici.

    • Pierre Fortin - Abonné 11 octobre 2016 18 h 45

      À Monsieur Lapointe,

      « Je me demande si ce que nous appelons nationalisme au Québec en ce qui nous concerne n'est pas la plupart du temps en fait du patriotisme dans le sens où semble l'entendre monsieur Bariteau. »

      Votre question est pertinente car il peut y avoir confusion et amalgame de ces deux termes qui sont pourtant bien différents. Il faut donc que la sémantique soit claire.

      Or Mark Twain a donné il y a longtemps son opinion sur cette question : « Un patriote défend son pays tout le temps et son gouvernement lorsqu'il le mérite ».

  • Denis Miron - Inscrit 11 octobre 2016 06 h 25

    L'humanisme Saoudien de Couillard me rend sceptique

    C’est probablement lors de son passage en tant que médecin en Arabie Saoudite que M.Couillard a développé sa très grande et rigoureuse sensibilité pour l’humanité, pour ne pas dire sa culture humaniste et non pas en lisant du Jean Saul Parte.
    Et le meilleur témoignage que notre premier ministre peut nous offrir en matière de compassion se trouve dans sa réaction au rapport de la Vérificatrice Générale qui nous révèle que ce sont les plus démunis qui ont écopé des politiques d’austérité de son gouvernement, alors qu’il décrit ce rapport comme n’étant que du vent.
    Je constate avec vous M.Robillard que le populisme n’est pas stictement l’apanage de l’extême droite nationaliste mais aussi des supposés antiraciste multiculturalistes tel que Couillard anisu que d’un Trudeau à l’autre.