Un calcul cynique

La protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, se porte à la défense des plus vulnérables dans son dernier rapport. Ils ont véritablement fait les frais des compressions libérales.

Raymonde Saint-Germain n’est vraiment pas tendre avec le gouvernement Couillard dans son ultime rapport annuel. La bureaucratie a moins souffert des compressions dans les services publics que les personnes vulnérables.

Voilà qui est dit par une grande commis de l’État, libre de toute attache partisane, et encore plus libre d’exprimer son point de vue discordant maintenant qu’elle quitte son poste de protectrice du citoyen, après dix ans de service.

Mme Saint-Germain lance un « cri d’alarme ». Son rapport ne mentionne pas une seule fois le terme « austérité », qui fait tellement grincer des dents chez les libéraux. Mais en conférence de presse, elle a échappé le morceau. « Oui, l’austérité a fait mal », a-t-elle dit.

Rien de nouveau sous le soleil, diront les partis d’opposition et les groupes de défense des droits sociaux, qui frappent sur le clou depuis l’élection de Philippe Couillard. Cette fois, la dénonciation provient d’une titulaire de charge publique qui n’a rien à gagner d’un coup de tonnerre sur le plan politique.

Le gouvernement n’entend pas tenir une discussion de fond sur la question. « Les discours sur les personnes vulnérables, les discours sur la solidarité, avec des finances publiques déséquilibrées et un endettement chronique, ce n’est que du vent, ça ne veut rien dire pour la population », a dit le premier ministre, Philippe Couillard.

Si le premier ministre coupe court à tout échange constructif à ce sujet, c’est parce que le constat de la protectrice du citoyen ébranle les fondements de la stratégie libérale pour les élections de 2018.

Évoquant le prétexte des finances publiques exsangues, le gouvernement Couillard a sabré les dépenses publiques dans la première partie de son mandat, afin de retrouver l’équilibre budgétaire et de redonner une marge de manoeuvre à l’État. Du moins est-ce le mantra répété à satiété par les ténors libéraux.

Ces efforts ont porté leurs fruits. Le gouvernement Couillard visait l’équilibre budgétaire en 2015-216, il a plutôt réalisé un surplus de 1,8 milliard. On connaît la chanson. Une pluie d’annonces et de réinvestissements massifs est à prévoir dans les prochains mois. De tous les temps, c’est ainsi que les partis au pouvoir font de la politique. Il y aura peut-être même des fonds pour un troisième lien routier entre Québec et Lévis.

M. Couillard juge en effet qu’il faut trouver « une solution pour les automobilistes », en plus du service rapide par bus, pour désengorger les routes de la région de Québec. Aucune métropole n’a réussi à régler ses problèmes de congestion en augmentant la capacité routière, mais bon. Au recyclage, les beaux discours de Paris ! Il n’y a pas de plan B pour la planète, disait-on… Il y a surtout un plan A, chez les libéraux, pour freiner l’élan de la CAQ dans la région de Québec avec ce projet de troisième lien.

Le redressement des finances publiques n’est pas une hérésie. Le Québec ne peut pas se permettre d’empiler les déficits une année sur l’autre, surtout dans un contexte de déclin démographique et de croissance économique anémique. Tout est dans la manière, et la posologie.

D’ailleurs, la protectrice du citoyen ne conteste pas la nécessité de redresser les finances publiques. Elle constate que les coupes sont « moins éprouvantes pour la bureaucratie que pour les personnes vulnérables ». Les bureaucrates ont mis l’accent sur la « performance de gestion » avant la « performance de service » dans leurs efforts pour atteindre les cibles budgétaires.

Et le résultat ? L’accès aux soins de santé, aux services sociaux et au soutien à domicile se transforme en parcours du combattant. Des citoyens et des entreprises sont de plus en plus nombreux à entretenir le sentiment de ne pas avoir été écoutés ni traités avec justice et équité. Ils ont l’impression que l’État travaille contre eux et qu’ils n’ont pas les services auxquels ils sont en droit de s’attendre dans une société où les taxes et les impôts sont si élevés. La grogne, constate la protectrice du citoyen, s’étend bien au-delà des groupes vulnérables, même si c’est sur leur dos que le gouvernement a dégagé, en partie, la marge de manoeuvre pour faire sa prochaine campagne.

Mme Saint-Germain en appelle à l’adoption de politiques publiques misant sur la qualité et la pertinence des services plutôt qu’à la multiplication indue des contrôles et des exigences inutiles. C’est un appel à l’action pour éviter un délitement accéléré du lien de confiance de la population à l’égard de l’État et de ses institutions. Sa dernière sortie invite au respect et à la réflexion.

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