Un système boiteux

Dans moins d'un mois, les membres du Parti conservateur du Canada concrétiseront la naissance de leur nouveau parti par le choix d'un chef. Des trois candidats en lice, Stephen Harper semble le mieux posséder les qualités nécessaires. Si ses chances de l'emporter sont bonnes, il a à composer avec le mode de scrutin peu démocratique qui préside à cette course.

Si le choix du chef du Parti conservateur reposait comme aux États-Unis sur un système d'élections primaires, l'avance de Stephen Harper serait fort probablement décisive. Les militants auraient déjà misé majoritairement sur la notoriété et l'expérience qu'il a acquises comme chef de l'Alliance canadienne, surtout que, dans la foulée du scandale des commandites, leur parti peut désormais prétendre constituer la solution de rechange au Parti libéral pour assumer le pouvoir au lendemain des prochaines élections.

Les qualités respectives des candidats comptent cependant peu dans la formule retenue pour la sélection des délégués au congrès au leadership. Celle-ci, qui consiste à faire élire 10 délégués par circonscription électorale sans égard au nombre de membres inscrits dans chacune d'elle, est un compromis dicté par le processus de fusion entre l'Alliance canadienne et le Parti progressiste-conservateur. Cette formule comporte un effet pervers important, car elle crée des distorsions énormes. Cela est particulièrement vrai au Québec dont les 750 délégués auront un poids démesuré comparativement au nombre de membres qu'y compte ce parti.

Grâce à cette formule, Tony Clement et Belinda Stronach, qui recrutent leurs appuis auprès des membres de l'ancien Parti progressiste-conservateur, pourraient se présenter au congrès du mois de mars en détenant à tous deux autant d'appuis que Stephen Harper, qui peut compter sur le vote des anciens alliancistes. Techniquement, M. Clement ou Mme Stronach pourrait l'emporter dans un deuxième tour de scrutin grâce au report des voix. Si cela arrivait, ce ne serait pas sans créer une onde de choc dans ce parti.

Celle qui profite le plus de cette formule est Mme Stronach qui n'avait de base dans aucune des deux ailes du nouveau Parti conservateur, sinon quelques amis réunis autour de l'ancien premier ministre Brian Mulroney qui lui a promis son aide, laquelle consiste à lui apporter l'essentiel des délégués du Québec. Ses adversaires l'accusent d'acheter leur vote grâce à sa fortune personnelle. Le reproche, s'il est exagéré, illustre bien ce qui se passe sur le terrain. L'appui qu'elle recueille ne tient surtout pas à sa connaissance du français ni des enjeux politiques propres au Québec. Il y a ici une manipulation qui répugne et qui nuira à l'image du Québec dans le reste du Canada où il se trouvera une autre fois des gens pour dénoncer la façon dont on fait de la politique dans cette province.

La naïveté de Mme Stronach est sans borne. Dimanche, elle justifiait son statut d'outsider en faisant valoir que «depuis dix ans les politiciens professionnels qui gouvernent à Ottawa ont su tout juste nous donner des impôts élevés, une dette immense, une armée sans moyens, un système de santé dépassé et le plus grand scandale de l'histoire du pays». Pourtant, ceux qui lui tiennent la main sont aussi des politiciens professionnels qui, durant la décennie précédente, ont légué au Canada son lot de problèmes financiers et de scandales.

Dans l'histoire des partis politiques au Canada, il y a peu d'exemples d'outsider qui ont réussi à devenir chef sans d'abord faire leurs classes. Le seul exemple qui vienne à l'esprit est celui de Claude Ryan, devenu chef du Parti libéral du Québec en 1978. La maturité politique est ce qui différencie le cas de l'ancien directeur du Devoir de celui de l'ancienne présidente de Magna International. C'est aussi ce qui fait que MM. Harper et Clement sont capables de répondre aux questions sur les grands enjeux politiques au Canada.

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