Snowden dans l’impasse

Le «Washington Post» a largué son plus célèbre lanceur d’alerte depuis «Deep Throat» en reprochant à Edward Snowden d’avoir compromis la sécurité nationale. Le quotidien fait reculer le journalisme d’enquête avec sa position, même si elle est nuancée.

En marge de la sortie du film d’Oliver Stone sur la vie d’Edward Snowden, ce spécialiste de la sécurité informatique qui a divulgué une avalanche de documents confidentiels de l’ultrasecrète National Security Agency (NSA), un mouvement international réclame qu’il soit gracié par le président Barack Obama. Trois médias qui ont collaboré avec le lanceur d’alerte, The New York Times, The Guardian et The Intercept, militent pour qu’il obtienne ce pardon. Le Washington Post, principal bénéficiaire des secrets de Snowden, fait figure d’exception en calquant désormais le discours des hauts gradés de la sécurité nationale à la Maison-Blanche.

« Pas de pardon pour Edward Snowden », titrait le Post en éditorial, samedi dernier. Il n’est pas dans l’habitude d’un journal de critiquer l’éditorial d’un autre journal, mais la position défendue par le vénérable quotidien est à ce point dommageable pour le journalisme d’enquête et la protection des sources qu’elle mérite d’être condamnée.

Le Post ne reproche pas à Snowden d’avoir coulé des documents confidentiels sur le programme de collecte de métadonnées téléphoniques de la NSA, sur lesquels le quotidien s’est basé pour mener une série d’enquêtes lui ayant valu un prix Pulitzer pour service public (avec The Guardian). Les révélations de Snowden étaient à ce point dommageables que le gouvernement américain s’est résigné à circonscrire la collecte de métadonnées par la NSA, en juin 2015, avec l’adoption de l’« USA Freedom Act ».

Non, le Post reproche plutôt à Snowden d’avoir éventé le secret sur un autre programme de surveillance (Prism) « parfaitement légal », sur les activités de renseignement visant la Russie, sur l’espionnage de l’épouse de feu Oussama ben Laden, et ainsi de suite. Il s’agit, à quelques nuances près, de la position défendue par un comité bipartisan du Congrès sur la sécurité nationale.

Selon cette logique, Edward Snowden a causé « des dommages énormes » à la sécurité nationale des États-Unis et ne mérite aucunement la grâce présidentielle. Qu’il revienne de la Russie, où il s’est réfugié en 2013, pour rentrer aux États-Unis et y subir un procès pour espionnage. Les détracteurs de Snowden ne lui laissent guère d’autre choix que de se cacher sous le manteau protecteur du président russe, Vladimir Poutine. Voilà qui n’est guère rassurant.

Le Washington Post passe un mauvais quart d’heure sur les réseaux sociaux, quoique sa position ne soit pas dépourvue de sympathie pour Snowden : celui-ci devrait accepter une responsabilité criminelle pour sa conduite, dans la plus pure tradition de la désobéissance civile, en échange d’une sentence clémente, écrit-on.

Cette position ne saurait faire oublier l’essentiel. Comme le souligne le journaliste d’enquête Glenn Greenwald, qui a mis l’affaire Snowden au monde dans The Guardian, le Washington Post est le premier quotidien à exiger des poursuites criminelles contre sa propre source.

Snowden n’a jamais rien publié de lui-même. Les médias, dont le Washington Post, portent le fardeau de ce « crime ». Les journalistes qui ont donné vie à l’affaire Snowden mériteraient-ils donc d’être poursuivis en justice ?

L’éditorial du Post est une trahison du rôle historique joué par les médias privilégiant le journalisme de qualité. Ils ont toujours protégé leurs sources et leur matériel contre les intrusions de l’État, même lorsque la sécurité nationale était en cause. Ce fut le cas du New York Times lors de la publication des « Pentagon Papers », portant sur les insuccès de la guerre au Vietnam. Idem pour la décision de l’Ottawa Citizen de contester la perquisition abusive au domicile de la journaliste Juliet O’Neill, qui enquêtait sur le renvoi de Maher Arar en Syrie. Les exemples de résistance médiatique ne manquent pas.

Le fait qu’une source ait obtenu des documents de manière illégale ne change rien au fait que les médias ont le droit de colliger et de diffuser ce matériel, pourvu qu’il réponde à des critères de véracité et d’intérêt public.

Bien sûr, Edward Snowden a commis un geste illégal. Mais son geste en est un de « service public », selon l’expression de l’ancien procureur général des États-Unis Eric Holder. Il est l’instigateur d’un débat national aux États-Unis et ailleurs dans le monde sur l’étendue démesurée des pouvoirs de surveillance des agences de sécurité nationale.

Si l’éditorial du Post choque autant, c’est qu’il est en rupture marquée avec les idéaux de défense des libertés civiles dont les médias traditionnels sont habituellement les gardiens.

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4 commentaires
  • Christian Debray - Abonné 21 septembre 2016 08 h 09

    Nous aurions besoin d'autres héros comme Snowden, pour préserver la démocrtie.

  • Sylvain Auclair - Abonné 21 septembre 2016 08 h 23

    Attendez l'élection

    Si j'étais Barack Obama et que j'avais l'intention de gracier M. Snowden, j'attendrais que l'élection soit passée, pour ne pas prêter flanc aux attaques de mollesse.

  • Louise Nepveu - Abonnée 21 septembre 2016 16 h 31

    De lourds dommages

    Félicitations pour votre éditorial! Après avoir largement profité du succès médiatique découlant de l'affaire Snowden, le Washington Post y va d'un éditorial inique qui risque d'avoir de graves conséquences. Qui aura désormais le courage de se confier à un journal sachant qu'il pourrait ensuite être abandonné à lui-même, voire blâmé par ce même journal? Quelle déchéance pour le Washington Post et quel abîme lorsqu'on se rappelle l'affaire du Watergate!

  • Daniel Gagnon - Abonné 21 septembre 2016 22 h 05

    Une mainmise de l'ombre sur la liberté démocratique

    Jeff Bezos, le grand patron de Amazon, s'est offert en 2013 le Washington Post pour l'équivalent de seulement 1% de sa fortune, ce journal mythique qui avait pourtant fait tomber Richard Nixon dans le scandale du Watergate.

    Ce faisant, Monsieur Bezos a mis fin à une ère de courage journalistique, car ce journal mythique était un phare de liberté.

    Cette mauvaise nouvelle vient conforter l'idée partagée par bien des gros bonnets que tout journal doit être décoratif et muet, destiné à l’amusement et à l’entretien de l’amnésie collective.

    En cela, en quoi, à voir le rétrécissement de la liberté des journaux, en quoi la société américaine sera-t-elle différente de ce qu'elle dénonce à travers le monde sur la question de la liberté démocratique, en quoi, sur le fond, sera-t-elle différente des dictatures russes, turques et autres?