Cafouillage lamentable

Les Hells Angels sont de retour en force au Québec. Qui s’en soucie ?

Le doyen des Hells Angels au Québec, Robert Bonomo, a écopé d’une journée de prison pour complot pour meurtre la semaine dernière. Le motard de 69 ans était le dernier des 156 accusés de l’opération SharQc à ne pas encore avoir réglé ses comptes avec la justice, et sa libération a valeur de symbole. Les Hells Angels, que l’on croyait décimés à la suite de l’opération SharQc, en 2009, ont battu le système judiciaire.

La lutte contre le crime organisé est un champ de ruines. Au lendemain de l’opération SharQc, le nombre de Hells Angels en liberté au Québec se comptait sur les doigts d’une main. Le gang était à ce point décimé que des motards ontariens avaient dû prendre la relève des activités criminelles au Québec, où les cinq filiales des Hells Angels étaient inopérantes. Les forces policières étaient convaincues d’avoir neutralisé l’organisation pour au moins une décennie, sinon davantage.

Quel cafouillage ! Les mégaprocès issus de l’opération SharQc, pour des accusations de trafic de drogue, complot pour meurtre, meurtre et gangstérisme, se sont terminés en queue de poisson.

Les uns ont bénéficié d’un arrêt des procédures en raison de « délais déraisonnables anticipés », puisqu’ils n’auraient pas pu être jugés avant 2023 en raison de l’engorgement des tribunaux. Les autres ont bénéficié de réductions de peines en raison de bourdes inadmissibles dans la divulgation de la preuve par la Couronne.

Pour le commun des mortels, sans doute saisi d’un vertige devant la lente agonie inexplicable de cette cause, la situation se résume à ceci : pas un seul assassin n’est en prison pour meurtre, alors que les Hells Angels ont fait des victimes à la douzaine lors de la guerre des motards.

Les conséquences de ce dérapage se font déjà sentir sur le terrain. Les Hells Angels, qui avaient appris à se faire discrets depuis la première rafle de l’opération Printemps, en 2001, ont recommencé à parader avec leurs vestes à tête de mort ailée, symbole suprême de l’intimidation et de l’impunité. Les bandes de subalternes, chargés d’accomplir les sales besognes (trafic de drogue, prostitution et autres activités criminelles), poussent comme de la mauvaise herbe. Bientôt, les cinq filiales des Hells Angels au Québec seront à nouveau en activité.

Les Hells Angels d’aujourd’hui ont amélioré leur modèle d’affaires, comme le rapportait jeudi l’émission Enquête. Ils font maintenant de l’infiltration de l’économie légale une priorité. Construction, mode, course automobile, commerces de vapotage : leur zone d’influence déborde largement du traditionnel salon de massage érotique.

La présence de membres du crime organisé dans le commerce du vapotage peut sembler amusante à première vue. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’on s’y s’attarde. Si jamais le gouvernement Trudeau se décide enfin à légaliser la marijuana, les Hells Angels et leurs associés seront en bonne position pour s’emparer d’une part du marché, et remplacer la nicotine par le THC dans la vapoteuse.

Les autorités ne doivent pas être dupes de toutes ces initiatives. Les Hells Angels cherchent simplement à blanchir les profits de la vente de drogue dans des commerces légitimes et à acquérir le statut d’intouchables, à l’instar des membres de la mafia.

Ce nouveau chapitre, inquiétant, est l’oeuvre collective de la Couronne et de la magistrature, qui n’ont pas su digérer la preuve colossale accumulée par les policiers dans le cadre de l’opération SharQc. Les mégaprocès sont là pour de bon, nous répète-t-on depuis 2001. Et pourtant, ni le DPCP ni la Cour supérieure ne semblent en mesure de traiter ces affaires complexes avec diligence et célérité.

Un comité d’examen, mandaté par le DPCP, n’a toujours pas livré son rapport d’autopsie de SharQc. Il est temps de le faire, afin d’amorcer un débat national sur la réforme de la lutte contre le crime organisé. L’heure n’est plus aux justifications a posteriori, aux excuses et à la politique de l’autruche.

9 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 19 septembre 2016 05 h 36

    Pourquoi l'existence du crime...

    ...organisé ?
    Le crime organisé répond certainement à des besoins. Quels sont-ils ? Pourquoi de tels besoins ? Comment en vient-on à avoir besoins du crime organisé ?
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 19 septembre 2016 05 h 51

    Les renforts ne sont pas venus

    Les résultats actuels soulignés dans votre article auraient été fort différents si les gouvernements qui se sont succédés depuis l'opération SharkQC avaient minimalement suivi la progression des procès et étaient intervenus à temps. Ils se seraient alors assurés d'avoir tous les policiers, procureurs de la Couronne et juges requis, par exemple en doublant le nombre de procureurs de la Couronne et de juges siégeant en droit criminel: les renforts ne sont pas venus et l'on a tous regardé ailleurs, préoccupés par autres choses. Il est heureux que vous consacriez un éditorial à cette énorme défaite juridique. Je puis me tromper, mais aucun programme politique n'envisage un investissement massif dans le personnel affecté à faire justice et vous êtes le premier à faire, selon vos moyens, l'autopsie d'un désastre. Merci.

    • Jacques Patenaude - Abonné 19 septembre 2016 11 h 23

      N'empêche que ces individus ont été libérés sans procès pour des raisons de procédures. Si les juges concernés avaient au moins exigés un nouveau procès je comprendrais mais ça me laisse perplexe tout ça. Le système de justice me semble de plus en plus hors de tout contrôle.

    • René Pigeon - Abonné 19 septembre 2016 14 h 08

      Est-ce que les réductions budgtaires effectuées sous les gouvernements Charest, Marois et Couillard auraient rendu les procureurs de la Couronne mal équipés pour respecter la procédure ? Est-ce que les "bourdes inadmissibles dans la divulgation de la preuve par la Couronne" justifient que le juge réduise des peines ?

      La confiance dans la justice est ébranlée quand les fautifs (les accusés et les procureurs de la Couronne) s'en sortent indemnes alors que nos vies sont maintenant mises en danger. Faut-il déclarer les motards des "terroristes" pour que des mesures fondées sur le principe de précaution introduites pour les "terroristes" soient appliquées aux personnes liées au crime organisé ?

      Le gouvernement libéral a annoncé des coupures budgétaires touchant les procureurs de la Couronne. Les politiques d'austérité sont généralement assorties d'une garantie que les services essentiels seront maintenus. Des réductions d'impôts seront données en échange de perte à l'égard de "la loi et l'ordre".

  • François Dugal - Inscrit 19 septembre 2016 07 h 54

    La Justice

    Si elle a les yeux bandés, la Justice a conservé son ouïe et son odorat. Or l'argent, qui n'a supposément pas d'odeur, pue et, en prime, il parle; "Money talks", disait feu mon père. Monsieur le Hells-en-Chef riait a pleine dents à sa sortie du tribunal, il riait des citoyens plus qu'ordinaire qui subissent les foudres de la dame aux yeux bandés pour une contravention impayée.

  • Hélène Gagnon - Abonné 19 septembre 2016 08 h 46

    Sous-financement de la Justice

    Depuis plusieurs années, la Justice est sous-financée par les gouvernements au québec alors que le crime organisé a de grands moyens financiers. C'est un combat à armes inégales. Quand la Justice sera-t-elle une réelle préoccupation des gouvernements? Il est plus que temps que cela devienne une priorité de l'État.

    Hélène Gagnon abonnée

  • Nadia Alexan - Abonnée 19 septembre 2016 15 h 03

    Il faut se débarrasser des paradis. fiscaux!

    Deux points: Premièrement, tant et autant que nos gouvernements permettent aux entreprises privées de cacher leurs profits dans les paradis fiscaux, sans payer leur juste part d'impôt, on n’aura pas les fonds nécessaires pour nos services publics, incluant les dépenses exigées par la justice, à fin d'engager assez des juges et des procureurs essentielles.
    Deuxièmement, les paradis fiscaux permettent aux Hells' Angels et à d'autres tenants du crime organisé d'amalgamer leurs profits malhonnêtes avec l'économie légitime.