Revue de presse - Le scandale et son déluge

Pauvre Liza Frulla, elle qui était venue à Ottawa il y a deux ans pour représenter «son nouveau Québec» moderne, progressiste, écrivait Carol Goar dans le Toronto Star d'hier. Voilà que la ministre recrue est forcée de «convaincre les autres Canadiens que sa province n'est pas un foyer de favoritisme ni un trou noir pour l'argent des contribuables».

Ce message, dit Carol Goar, va «complètement à l'encontre de la perception du public» dans le ROC. Mais Liza a déjà vu pire, et elle est tenace. «Elle s'est battue contre le mouvement séparatiste dans sa province pendant une génération, elle a survécu aux changements idéologiques du Parti libéral du Québec et a fait face à l'hostilité des médias de langue française qui l'avaient surnommée la "tsarine de la culture".»

La journaliste décrit une Frulla outrée qu'une poignée «d'opportunistes malhonnêtes aient exploité l'angoisse de l'éclatement du pays pour plonger leurs mains dans le trésor fédéral et récompenser leurs amis» avec le programme de commandites, une Frulla vexée par le fait que, maintenant, cette «malhonnêteté est attribuée à tous les Québécois», une Frulla enragée de voir «les priorités du pays complètement bouleversées par ces combines passées». Car Liza Frulla, ministre du Développement social, rappelle avec pathos que pendant ce temps, «des enfants se rendent à l'école le ventre vide». Peut-être qu'ils auraient besoin d'un programme spécial...

***

Mais toute cette affaire a peut-être de bons côtés. Nous nous comportons enfin comme une démocratie, soutenait Richard Gwyn dans le Toronto Star mercredi. La plupart du temps, dit Gwyn, les citoyens sont absorbés par leur vie privée et la politique leur semble lointaine. Mais il y a de grands moments de démocratie, «où la politique est complètement déterminée par le peuple». Voilà ce qui se produit avec l'affaire des commandites. D'autres épisodes du même genre: «La défaite des accords du Lac-Meech et de Charlottetown», de même que «la première victoire électorale de Pierre Trudeau en 1968». La réaction du public au scandale actuel des commandites a été foudroyante: «L'impression universellement partagée selon laquelle tout cela est sale et qu'on doit s'en occuper» s'est installée plus rapidement «qu'aucun autre sentiment collectif depuis que je couvre la politique», écrit Gwyn. Conséquence: chute des libéraux dans les sondages, de 49 à 35 %. Au fond, dit Gwyn, les Canadiens ont pris conscience «que leur démocratie est en péril parce qu'avec les libéraux, elle est devenue un parti-État». Ce n'est pas tant la faute aux libéraux, écrit Gwyn, qui ont formé depuis 1993 «le seul parti qui puisse raisonnablement gouverner ce pays». Mais avec le «Commanditegate», les Canadiens sont prêts à chasser les libéraux «pour le plaisir de les chasser».

Est-ce à dire que le parti de Martin va nécessairement perdre les prochaines élections? Non, écrit Gwyn, mais «les Canadiens utilisent ce scandale pour envoyer un message aux libéraux: "vous ne serez pas au pouvoir pour toujours et, pour le bien du pays, il en est mieux ainsi"». Aussi, les Canadiens en profitent pour dire quelque chose qui les chicote: «Personne ne le dit trop fort. Mais depuis longtemps, il y a une colère très répandue, voire silencieuse, partout dans le pays, devant la façon dont l'argent fédéral est dépensé au Québec: l'achat des votes pour l'unité nationale et le parti.» Selon Gwyn, les Canadiens profitent de ce scandale pour demander que cette pratique cesse. Quant à Paul Martin, il a beau avoir le mérite de déclencher des enquêtes, avec les affaires entourant son ancienne entreprise, Canada Steamship Lines, «il a donné l'impression de faire partie du système plutôt que d'en être le réformateur, selon l'image qu'il voudrait se donner».

***

Chrétien «téflon», Martin «velcro»? Margaret Wente, dans le Globe and Mail, tentait cette hypothèse jeudi. À propos de Martin, elle écrit: «Il y a seulement deux semaines, le monde était à ses pieds. Le parti l'aimait. Le peuple l'aimait. Bono l'aimait. Les députés conservateurs traversaient de son côté en masse. L'opposition? Une blague. La quatrième majorité libérale était acquise. Il était imbattable.» Et maintenant? L'horizon a l'apparence d'un «tas de merde» [en français dans le texte]. Les choses n'auraient pas été pires si «son pire ennemi [Jean Chrétien] avait tout manigancé».

Selon Wente, Martin doit oublier les 60 sièges qu'il croyait pouvoir prendre au Québec. «Les Québécois sont en colère contre les libéraux parce que ces derniers ont donné l'impression qu'ils étaient tous corrompus.» La chroniqueuse dit aussi que Martin échouera dans l'Ouest. «Les libéraux y sont haïs plus que jamais, si une telle chose se peut. Même les Ontariens fulminent. Ils disent aux sondeurs qu'ils préféreraient voter pour un parti sans chef, sans politique et sans stratégie plutôt que de voter Martin.» Aux yeux de Wente, le premier ministre fait un peu pitié à voir. «Il nous supplie de lui faire confiance.» Et Chrétien, lui? «Chanceux! Il s'en est tiré avec tout. Avec l'APEC et la Somalie. Avec le scandale des Ressources humaines et celui du registre des armes à feu. Rien ne lui a collé à la peau, pas même l'Auberge Grand-Mère.» Au fond, Paul Martin sait que «le p'tit gars [sic] est assis dans son condo et sirote son scotch. Il sait très bien quelle phrase lui vient en tête: "Après moi, le déluge" [en français dans le texte]».

***

Wente parlait de la haine de l'Ouest envers les libéraux. Il fallait lire cette semaine Roy Clancy, du Calgary Sun, s'en prendre au régime libéral «qui a favorisé une partie du pays aux dépens des autres — au nom de l'unité nationale! Ce faisant, il a exploité les différences régionales pour faire en sorte de diviser le pays et de maintenir son pouvoir». Cet acte de trahison, «il le paiera», écrit Clancy.