Le vrai enjeu

Pourquoi est-ce si compliqué de comprendre les inquiétudes de bien des Québécois à l’égard du projet de pipeline Énergie Est ? À en croire le premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, et l’ancien premier ministre Brian Mulroney, d’autres facteurs que les risques environnementaux devraient influer sur la décision.

Leurs déclarations sont venues coup sur coup en début de semaine. En entrevue avec la chaîne BNN lundi, M. Wall a dit s’inquiéter pour l’unité du pays si le processus « ne se terminait pas bien ». S’adressant à un auditoire albertain mardi soir, M. Mulroney a déclaré qu’une politique en matière de pipelines menée par M. Trudeau entraînerait des « centaines de milliards de dollars en nouveaux investissements, des millions de nouveaux emplois, rapprocherait l’Est et l’Ouest ».

Ce genre de déclarations passe sous silence le fait le Québec profiterait bien peu de ce projet alors qu’il assumerait l’essentiel des risques du nouveau tronçon à construire. On parle de 33 emplois directs permanents, une fois la construction terminée, selon les données du promoteur. De plus, ce pétrole qui traverserait son territoire ne servirait pas à réduire sa dépendance au pétrole étranger puisque aux dires mêmes de TransCanada, l’essentiel du bitume serait destiné à l’exportation et le reste, à la raffinerie Irving au Nouveau-Brunswick.

Encore plus irritante est cette manie qu’a M. Wall de braquer les projecteurs uniquement sur le Québec, un piège qu’évite M. Mulroney en évoquant d’autres projets. Or, il y en a un autre beaucoup moins long et plus près des producteurs de l’Ouest qui attend l’approbation du gouvernement fédéral. Il s’agit de la ligne Kinder Morgan entre l’Alberta et la Colombie-Britannique. Ce projet fait face à une opposition aussi farouche qu’au Québec. Personne, surtout pas M. Wall, n’accuse, même à mots couverts, le gouvernement britanno-colombien, les citoyens et les groupes de cette province de menacer l’unité canadienne.

Le débat sur Énergie Est doit en rester à ce qu’il doit être : une évaluation rigoureuse et crédible des risques environnementaux, avec en arrière-plan les retombées réelles pour le Québec, une fois la construction réalisée. L’unité du pays n’a rien à voir là-dedans. Ce n’est qu’un épouvantail.

Le processus de l’Office national de l’énergie, discrédité par ses propres commissaires, ne fait rien pour rassurer la population. Trois nouveaux commissaires seront nommés, les audiences reprendront, mais encore faut-il qu’on cesse de prendre à la légère ou de haut les préoccupations légitimes des Québécois. Et pour M. Wall, de tenter de les transformer en boucs émissaires d’une incurie qui n’est pas la leur.

18 commentaires
  • Denis Miron - Abonné 16 septembre 2016 03 h 46

    Vous auriez pu titrer votre édito: «Le vrai en jeu»

  • Pierre Laliberte - Abonné 16 septembre 2016 04 h 26

    Un autre enjeu majeur: les changements climatiques

    J'ajouterais que l'impact de ce projet sur la capacité du Canada à atteindre ses propres de réduction de GES est en jeu dans ce débat. L'atteinte des cibles est contingente à une modération de l'exploitation de pétrole bitumineux. Or le projet de pipeline présume une expansion de cette exploitation. Ce projet est donc inutile et dangereux pour le Québec et néfaste pour le Canada et la planête. Le "Quebec bashing" utilisé par Wall et d'autres est une façon pas très subtile de cadrer le débat pour faire oublier ces enjeux et rallier les troupes dans le ROC.

    L'argent qui est en jeu pour les meneurs dans cette industrie est trop important pour que les affairistes dans nos gouvernements fédéral et provinciaux ne tentent pas ultimement de faire du "forcing" politique sur l'enjeu du pipeline. Nos braves libéraux provinciaux ne feront pas obstacle quoi qu'ils en disent ces jours-ci sur la place publique.

    Le maintien initial par Ottawa de l'équipe de choc de l'ONE nommée par les conservateurs ainsi que plus récemment de leurs cibles de réduction de GES démontrent bien que les dés étaient et demeurent pipés. On rebrasse les cartes à l'ONE en se disant que ça passera mieux la prochaine fois.

    Seule une mobilisation sans concession contre ce projet caduque fera obstacle.

    • Marc Brullemans - Abonné 16 septembre 2016 10 h 39

      Vouz avez bien raison, ce sont des émissions de l'ordre de 250 mégatonnes d'équivalents CO2 par année qui sont en cause par cet oléoduc. Cela représente environ 3 fois les émissions du Québec. On pourrait rétorquer qu'au mieux 35 mégatonnes seraient comptabilisées au Canada, il n'en demeure pas moins que ce sont 250 qui seront émises sur la planète. Quant aux emplois créés au Québec, le dernier estimé de TransCanada fait état de 15 emplois permanents et non pas 33, conforme en cela à la réalité du gazoduc TQM par exemple.

  • Bernard Plante - Abonné 16 septembre 2016 08 h 37

    Tant mieux!

    Tant mieux si le ROC utilise le projet Énergie Est pour finir par démontrer que le Canada est bel et bien composé de deux grandes solitudes qui se connaissent peu, principalement par manque d'intérêt. Si cela peut les convaincre de nous sortir de ce pays à deux vitesses, ce serait le plus beau cadeau à nous faire pour nous permettre d'enfin contrôler notre propre destinée!

    Il y a longtemps que je vois le Québec comme un Tanguy qui demeure depuis beaucoup trop longtemps chez ses parents, qui passe son temps à attendre l'approbation parentale avant d'agir plutôt que de se prendre en main une fois pour toute. Que les parents finissent par en avoir assez et décident de mettre l'ado récalcitrant à la porte serait sans contredit la meilleure solution pour tout le monde. En effet, une fois chacun confortablement installé dans son propre logis, nous découvririons que nous nous entendons mieux que jamais auparavant, la liberté nouvellement acquise permettant enfin de voir le positif dans l'autre plutôt que seulement ses défauts.

    Il est grand temps de voler de nos propres ailes.

    • Bernard Terreault - Abonné 16 septembre 2016 09 h 19

      Bien dit.

  • François Beaulne - Abonné 16 septembre 2016 09 h 18

    Excellent éditorial

    Bravo Madame Cornellier. Un texte simple, direct, qui positionne ce débat au Québec dans son véritable contexte.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 septembre 2016 09 h 24

    Soyons d'affaire

    Cet oléoduc représente un risque sérieux et coûteux pour le Québec mais sans retombée économique sigificative. Soyons d'affaire (let's talk business) et disons "OK pour un milliard de redevances par année".

    • Jules Benoit - Abonné 16 septembre 2016 10 h 54

      Redevances à l'Alberta, pas au Québec.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 16 septembre 2016 11 h 58

      Un milliard par année!? Sur un projet qui ,au maximum, durera trente ou quarante ans? Et ça, c'est s'il n'y a aucun incident, ce dont je doute fort. Donc, si je vous comprends bien monsieur Terreault, vous êtes capable d'évaluer le territoire du Québec à environ 30 ou 40G$? Combien valent les 3% d'eau douce (sur l'ensemble de la planète) qui se retrouvent sur le territoire du Québec?Désolée, mais ce n'est pas D'AFFAIRES dont il faut parler! L'enjeu est trop important. Il s'agit de la SURVIE DE LA PLANÈTE! 3% D'EAU DOUCE valent tellement plus que 40 ans DE PÉTROLE SALE!