Au-delà de Maurice Richard

Rebaptiser la circonscription de Crémazie pour adopter l’appellation « Maurice-Richard » est une mauvaise idée. L’anecdote ne devrait surtout pas occulter les enjeux liés à la reconfiguration en cours de la carte électorale québécoise. Une question démocratique qui soulève trop peu d’intérêt.

La députée de Crémazie à l’Assemblée nationale, Marie Montpetit, a réussi à attirer l’attention en réclamant qu’on rebaptise sa circonscription « Maurice-Richard ». Le célèbre joueur de hockey a longtemps habité Ahuntsic, a-t-elle argué, et une association de sa circonscription demande ce changement. Le Rocket fut évidemment plus qu’un simple ailier droit des Canadiens. En 1955, au lendemain de l’émeute du Forum liée à sa suspension par la ligue, l’éditorialiste André Laurendeau, dans ces pages, écrivait : « Le nationalisme canadien-français paraît s’être réfugié dans le hockey. » Et Richard, soulignait-il, était « devenu un héros national ».

La députée Montpetit soutient que le poète Octave Crémazie a déjà des rues, des places, des statues. Comme Maurice Richard, non ? Ce dernier a même un aréna. Pour une deuxième fois en deux ans, on tente d’honorer Richard en effaçant un ancien hommage. En 2014, le gouvernement Harper avait tenté d’évacuer le nom de Champlain pour le nouveau pont à Montréal pour y placer celui de Maurice Richard. Paradoxales, ces tentatives de commémorer tout en oubliant révèlent, au pays du « Je me souviens », un rapport étrange à la mémoire. Crémazie fut un grand poète, un des rares hommes de lettres ayant, dans notre pays, marqué les esprits. On pourrait reprendre certains de ses vers : « Plein de hautes leçons ton souvenir touchant / Dans nos coeurs oublieux sait-il régner encore ? » comme il l’écrivait dans son célèbre poème Le drapeau de Carillon (lequel, notons-le, inspira le drapeau du Québec). À défaut d’être enseigné dans nos écoles (ce qui est dommage), le nom de Crémazie mérite donc de résonner encore à l’Assemblée nationale pour désigner une circonscription.

Évidemment, les véritables enjeux du redécoupage de la carte électorale sont ailleurs. Le poids du vote de chacun des électeurs en dépend. Ceux vivant dans une circonscription qui compte quelque 30 000 électeurs (comme dans certaines régions) ont un poids plus lourd que ceux qui habitent une circonscription de 65 000 électeurs. Le nombre d’électeurs ne doit pas excéder de plus ou moins 25 % la moyenne nationale de 48 387. Sinon, cela pourrait être jugé non constitutionnel.

Certes, cela représente un important casse-tête ! Depuis 1979, le DGEQ (Pierre Reid actuellement) est d’office président de la Commission de la représentation électorale, laquelle est indépendante. Puisque la démographie évolue, le travail est à refaire toutes les deux élections. Après avoir déposé un premier projet de nouvelle carte (mars 2015), M. Reid a entamé ses consultations. Cette semaine, il s’est arrêté à l’Assemblée nationale pour écouter les doléances et commentaires des élus. Heureusement, il prend note, mais en bout de course, il décide. Les élus sont extrêmement chatouilleux quant aux contours des « comtés ». Ils commencent par dire que l’exercice doit être dénué de partisanerie, mais très rapidement le langage des intérêts électoraux de leur formation politique l’emporte.

En 2008, les libéraux avaient même déposé une loi pour court-circuiter le travail de M. Blanchet. En 2010, Nathalie Normandeau s’était permis une diatribe, irrespectueuse des institutions (ce qui annonçait peut-être son actuel métier), contre le DGEQ de l’époque, Marcel Blanchet. Ce dernier avait dû se résigner — démographie oblige — à réduire le nombre de circonscriptions dans l’est du Québec. Mme Normandeau avait pesté : « Quel échec de société ! »« C’est aux fondements mêmes de notre démocratie [qu’]on s’attaque actuellement ! »

Bien que de manière plus respectueuse, les élus ont encore cette année multiplié les commentaires partisans lors de la consultation. Une impressionnante délégation de libéraux s’est donné le mot pour promouvoir une étrange conception : il ne faudrait plus se borner à compter le nombre d’électeurs, mais aussi les non-citoyens résidents, « potentiels nouveaux électeurs pour 2018 ». Ils se sont opposés aussi systématiquement à l’ajout de circonscriptions dans la région de Laurentides-Lanaudière, où le PLQ, évidemment, ne recueille que peu de voix. Espérons que, contrairement à 2008 et 2012, ils laisseront le DGEQ faire son travail en toute indépendance.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 15 septembre 2016 08 h 16

    Important

    La marge de + ou - 25% est trop large. C'est injuste. Je ne vois pourquoi le citoyen des nouveaux quartiers en pleine expansion démographique aurait moins de poids au gouvernement que celui des vieux quartiers ou des campagnes à la population stagnante ou déclinante.

  • Luc Deneault - Abonné 15 septembre 2016 16 h 50

    Éléments en faveur de disparités dans le poids des conceptions électorales


    Une représentation plus "égale" sur le plan de la population de chacune des
    circonscriptions électorales est discutable dans la mesure où les députés
    des régions éloignées représentent des réalités qu'il ne faut pas négliger
    et des enjeux particuliers. Réduire le nombre de députés à l'Est de Québec
    revient presque à taire certaines de ces réalités et ces enjeux. Par contre,
    qu'une circonscription de la couronne de Montréal ait 55 000 ou 70 000 habitants,
    le député qui y est élu représente une réalitée partagée par l'ensemble de
    ses habitants (je fais bien sûr quelques raccourcis) et de ceux des circonscriptions voisines.
    on ne peut en dire autant de la population des différentes communautés de la
    circonscription de Bonaventure et ses 8 300 km2!

    Si le Québec disposait d'une deuxième chambre (un Sénat) avec une représentation favorisant les régions (comme aux États-Unis où chaque État est représenté par 2 Sénateurs), il en serait alors autrement.

    Luc Deneault
    Montréal