Triste déni

La consultation itinérante « sur les langues officielles » s’est arrêtée à Montréal la semaine dernière. Le président de la Chambre de commerce, Michel Leblanc, a lancé un cri du coeur important. La ministre responsable, Mélanie Joly, a fait mine de ne pas entendre. Triste déni, occasion ratée.

Pour sa consultation sur les langues officielles (la 14e séance de cette consultation pancanadienne s’est tenue à Montréal le 30 août), la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, a choisi de rompre avec la tradition consistant à discuter de ce sujet chaud à huis clos. La rencontre, à laquelle une douzaine de personnes (dont deux députés du PLC) ont participé, peut être regardée en différé sur le Web.

Le résultat ? D’abord, on se serait cru à la commission Spicer, du nom de ce Forum des citoyens de l’après-échec de Meech, exercice présidé par le premier Commissaire aux langues officielles, Keith Spicer, qui avait viré à la thérapie collective en public d’un océan à l’autre. L’objectif était de démontrer que plus jamais on ne parlerait de constitution derrière des portes closes. On y parla de tout et de rien, mais surtout des préoccupations et des préjugés personnels des participants. Il y avait donc de cela le mardi 30 août à Montréal.

Ensuite, il y a quelque chose de pénible à constater qu’à Ottawa le bilinguisme officiel consiste la plupart du temps, pour les francophones, à changer de langue à chaque phrase et, pour les anglophones, à parler simplement en anglais en se fiant aux interprètes et au traducteur automatique que la plupart des francophones ont dans le cerveau… Au reste, plusieurs participants aux audiences de Montréal s’entendirent facilement sur une idée : il serait urgent, au Québec et au Canada, de « dépolitiser » la question de la langue, c’est-à-dire qu’elle devrait cesser d’être un sujet de revendication. Le militant pour la protection du patrimoine Dinu Bumbaru soutint qu’au-delà de la « défense des droits » linguistiques, il fallait « valoriser le vocabulaire ». Un participant venant du monde de la « création » affirma, en anglais, que la langue dans laquelle on « racontait une histoire » importait peu, car « c’est l’histoire qui importe ». Un autre expliqua qu’il fallait de manière urgente promouvoir les traducteurs automatiques de type Google, même s’ils ne donnent pas toujours des résultats parfaits.

Dans ce souk d’opinions disparates souvent hors sujet et contenant peu de recommandations précises, il y eut un cri du coeur clair et argumenté, celui du président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc. Il s’inquiéta de manière pertinente du fossé grandissant entre la proportion de jeunes bilingues au Québec et dans le reste du Canada. Dans le ROC, en 1971, moins de 10 % des 15 à 24 ans étaient bilingues ; quarante ans plus tard, à peine un peu plus de 13 % le seraient. Parallèlement, au Québec, les taux ont grimpé de 39 % en 1971 à 55 % en 2011. « Si dans cinq ans cette ligne-là poursuit [sa course], vous avez échoué ; nous avons échoué comme pays », a conclu de manière percutante M. Leblanc. « Il y a une langue officielle qui va progressivement devenir marginale et [une autre] qui va devenir dominante encore plus qu’elle ne l’est présentement. » Pour M. Leblanc, la paix linguistique est menacée. Bref, il pourrait y avoir des manifestations, des déchirements. Et cela nuirait à l’investissement, a-t-il fait valoir dans sa perspective plutôt marchande.

En réponse, la ministre Joly évoqua quelques programmes d’échanges entre jeunes et une demande plus forte que l’offre pour les écoles d’immersion dans l’ouest. Puis elle débita une invraisemblable enfilade de mots-clés : « Pour nous, c’est plus qu’une paix linguistique, pour nous, c’est une question de s’entendre sur des valeurs communes, de mettre l’accent sur ce qui nous unit et de réaffirmer ce contrat social qu’on a au pays où on a deux langues. » L’enfer est pavé de bonnes intentions ; le pays des langues officielles aussi, notamment en mettant en cruelle symétrie les situations des minorités francophones et de la minorité anglophone du Québec. Cette logique symétrique est le principal vice de cette loi cruciale de l’époque de Trudeau père. Quand comprendra-t-on que le français a besoin d’un coup de main particulier dans ce pays et sur ce continent ? Et que, par conséquent il faudrait dans toute réforme des lois linguistiques au Canada que les entreprises et organismes à charte fédérale soient assujettis, sur le territoire du Québec, à la loi 101.

Par ailleurs, l’assimilation continue de faire des ravages dans le ROC, malgré une résistance héroïque de certaines communautés qui ont parfois des résultats méritoires. Et à Montréal, le concept ironique de « bilinguisme à sens unique » a fait son apparition récemment. Notamment depuis qu’une dame souhaitant déposer une plainte en français dans un restaurant s’est fait répondre qu’au Canada, il faut parler anglais. La paix linguistique, serait-ce le silence des agneaux francophones ?

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