L'incompris

Les images s'accumulent sur les dessous de la crise du mois dernier à Kanesatake, les dernières provenant d'un vidéo tourné par les policiers autochtones et diffusées par Radio-Canada mercredi. De nouveau, on y voit et entend suffisamment de gens pour avoir l'impression qu'une preuve se bâtit sous nos yeux. D'où l'étonnement de plusieurs: pourquoi personne n'a-t-il encore été arrêté pour l'incendie de la maison du grand chef James Gabriel?

Mais les certitudes du grand public ne recoupent pas toujours les preuves blindées nécessaires en cour, là où le bénéfice du doute joue pour l'accusé. Il faut aussi voir l'ampleur de l'enquête: s'agit-il d'accuser seulement les incendiaires ou tous ceux, une quarantaine, qui les ont encouragés? Dans ce cas, le processus sera long et ne justifie pour le moment aucune indignation.

En fait, le véritable intérêt du vidéo est ailleurs. Il démontre que la fameuse opération policière qui a tout déclenché était appuyée non seulement par la Gendarmerie royale du Canada mais aussi par la Sûreté du Québec. Des agents, qui avaient forcément reçu une autorisation de leur hiérarchie, sont bel et bien présents lors des réunions de préparation.

Comment dès lors réconcilier ce fait avec les explications données la semaine dernière par le ministre Jacques Chagnon dans sa chronique du Westmount Examiner, l'hebdomadaire de sa circonscription, à propos de ses agissements dans la crise?

M. Chagnon dit avoir appris le vendredi, soit trois jours avant le début de l'opération, que des policiers avaient l'intention de se rendre à Kanesatake. Il a aussitôt tenu une conférence téléphonique avec la GRC, la SQ et son cabinet pour en savoir davantage. C'est là qu'il a appris qu'Ottawa avait financé l'opération, dont le but était de démettre le chef de police. «Personne ne trouvait que c'était une bonne idée», assure-t-il.

Visiblement, la base n'en a rien su puisque l'opération est allée de l'avant. Les policiers autochtones sont même restés convaincus jusqu'à la fin que la SQ viendrait en renfort. Leur désillusion, patente sur le vidéo, a grandi lorsqu'ils ont appris que le ministre Chagnon avait préféré pactiser avec «le diable», soit la très controversée commission de police de Kanesatake, dont la porte-parole, mêlée aux manifestants, vociférait depuis la veille sur toutes les tribunes. Policiers, manifestants et observateurs ont dès lors parfaitement vu quel camp le ministre venait de favoriser.

Pourtant, M. Chagnon s'étonne dans sa chronique de la réaction des médias, victimes de spin doctors. Après tout, il n'avait pas parlé aux chefs dissidents et il avait évité un bain de sang. «C'est alors, écrit-il, que j'ai vraiment compris les mots de Marguerite Yourcenar dans son roman Les Mémoires d'Hadrien: "C'est avoir tort que d'avoir raison trop tôt."»

Hadrien le sage aurait sûrement souri: peut-on vraiment croire que la criminalité qui sévit à Kanesatake justifie un tel triomphalisme? Et que dire d'un ministre qui, un mois plus tard et au détriment des faits, joue encore les incompris?

jboileau@ledevoir.ca