Un projet vicié

L’étude du projet Énergie Est est compromise en raison des déficiences de l’ONE. Un examen de conscience est de mise.

La suspension, pour une durée indéterminée, des audiences l’Office national de l’énergie (ONE) sur le projet Énergie Est marque une occasion inespérée de faire table rase du projet et de reprendre la discussion sur les seules bases qui comptent : le développement durable.

Il n’y a qu’un mot pour qualifier le projet d’oléoduc Énergie Est : désarroi. Cette fois, la faute ne repose pas uniquement sur le promoteur du projet, TransCanada. L’ONE n’a pas su offrir une réponse rapide et adéquate à la controverse entourant la partialité alléguée de deux commissaires, Jacques Gauthier et Lyne Mercier. En janvier 2015, ces deux commissaires chargés de l’étude du projet et le président de l’ONE, Peter Watson, ont rencontré l’ancien premier ministre Jean Charest, reconverti en consultant pour TransCanada. Précision importante : ce n’est pas M. Charest qui a sollicité cette rencontre, mais plutôt le commissaire Gauthier.

Ce manque de jugement flagrant des deux commissaires jetait déjà un doute sur leur capacité d’étudier le projet avec rigueur et impartialité. L’affaire aurait connu beaucoup moins de retentissement si l’ONE avait agi en fonction de « l’intérêt public canadien », comme l’exige son mandat.

Au contraire, l’ONE s’est enlisé en niant qu’il ait été question d’Énergie Est lors de la rencontre avec M. Charest. Un pieux mensonge, comme l’a révélé par la suite le National Observer, courriels et documents à l’appui. Comme si ce n’était pas suffisant, l’ONE s’est obstiné dans un refus de suspendre les deux commissaires mis en cause.

La décision n’est pas dépourvue de cohérence… Si l’ONE avait décidé de relever de leurs fonctions les deux commissaires, le président Watson aurait dû quitter lui aussi son poste, temporairement du moins, puisqu’il accompagnait les deux fautifs à la rencontre !

L’ONE a raté plus d’une occasion d’agir avec bonne foi et diligence dans cette histoire, et le scandale a fait tache d’huile. Les allégations de partialité des commissaires ont contaminé la réputation de l’organisation tout entière, et à raison.

Jeudi, le ministre fédéral des Ressources naturelles, Jim Carr, a insisté sur l’importance de « l’indépendance et la neutralité » de l’ONE dans l’évaluation des projets. Les mots sont faibles, et l’heure n’est plus aux déclarations de principes. Les commissaires Gauthier et Mercier doivent être remplacés, comme le réclame le maire de Montréal, Denis Coderre.

Mais il y a plus. Le processus de consultation sera dépourvu de toute crédibilité si le ministre des Ressources naturelles ne force pas la haute direction de l’ONE à faire son examen de conscience. La solution paraît tellement évidente.

Les Québécois, plutôt défavorables à Énergie Est, ne se convertiront pas plus aux vertus de l’oléoduc s’ils n’ont aucune confiance dans l’impartialité et la crédibilité des consultations de l’ONE.

Au-delà de ces considérations, quel avenir reste-t-il pour Énergie Est ? Une fois réalisé, le projet de 15,7 milliards de dollars générera des retombées anémiques pour le Québec : 33 maigres emplois permanents. L’oléoduc traversera plus de 860 cours d’eau, dont le fleuve Saint-Laurent, et les terrains privés de quelque 2000 propriétaires, parmi lesquels figurent des agriculteurs. Le tout pour transporter le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta, une ressource honnie des environnementalistes.

Il n’y a rien de surprenant à ce que la Colombie-Britannique et les États-Unis aient tous les deux tourné le dos à des projets comparables au cours des dernières années. Le tracé actuel, 4600 kilomètres de tuyaux qui traverseront six provinces d’ouest en est, est l’équivalent d’une voie de garage. TransCanada n’a tout simplement pas d’autre option.

Cette triste réalité n’est ni la faute ni la responsabilité du Québec.

Énergie Est se présente sous un jour moins détestable depuis la venue d’un nouveau vice-président pour le Québec, Louis Bergeron, il y a un an. Il n’en demeure pas moins que l’acceptabilité sociale du projet, un concept désormais incontournable en matière de politique publique, n’est pas au rendez-vous. Le maire Coderre, la Communauté métropolitaine de Montréal, l’Union des producteurs agricoles et les Premières Nations sont contre le projet, pour ne nommer que ceux-là.

Si jamais les consultations reprennent un de ces jours, à la condition qu’elles soient exemptes d’irrégularités, il faudra que le développement durable et la protection de l’environnement pèsent autant que les intérêts des pétrolières dans l’analyse.

22 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 2 septembre 2016 04 h 17

    Il faut arrêter de subventionner l'industrie pétrolière.

    Bravo, M. Myles. Très bien exprimé. Les pétrolières ont simplement une puissance démesurée. Leurs lobbyistes quasiment habitent nos plus hautes instances. Nos gouvernements doivent comprendre que le pétrole n'est plus une commodité désirable et qu'il faudrait sortir de cette énergie fossile le plus vite possible. Il faudrait qu'ils arrêtent de subventionner les énergies fossiles et qu'ils investissent plutôt dans les énergies renouvelables comme celles du solaire ou de l'éolienne.

  • Marc Tremblay - Abonné 2 septembre 2016 04 h 47

    Haro sur le président de l'ONE

    M. Watson, président de l'ONE doit aussi être remplacé.

    • Yves Rousseau - Abonné 2 septembre 2016 21 h 27

      Mais qui a nommé ce Watson à son poste. Et Pourquoi?

  • Denis Miron - Inscrit 2 septembre 2016 06 h 09

    Prout-prout

    Ce projet mis en oeuvre avec les intentions «vicieuses» non avouées de Stephen Harper était tout naturellement appelé à devenir un jour ou l'autre «vicié» comme les faits le démontrent présentement. J'imagine que l'air doit être actuellement
    irrespirable à l'Orifice Nationale de l'Énergie. La magouille a fait «prout-prout»

    • Claude Bariteau - Abonné 2 septembre 2016 13 h 13

      Trouvant le projet vicié, monsieur Myles souhaite que l'ONÉ se refasse une crédibilité avec l'insertion dans son mandat d'une préoccupation envers le développement durable.

      À mes yeux, ce serait mettre du plâtre sur une béquille qui n'a permis qu'une chose : assurer le développement des sables bitumineux pour enrichir les entreprises localisées en Alberta et en Saskatchewan avec des financiers à Toronto et des lobbyistes à Ottawa et dans les provinces.

      Ce n'est pas un plâtre qu'il faut, mais empêcher que l'ONÉ continue de marcher. Pour refaire une crédibilité, il faut revoir cet organisme de fond en comble, ce qui prendra du temps, car c'est le mandat et l'organisation qu'il faut changer.

      D'ici là, il y a un risque majeur : une prise de décision par le parlement canadien sur la base des évaluations que pourraient faire le ministère de monsieur Carr. Aussi importe-t-il que le gouvernement du Québec redonne mandat au BAPE de procéder à l'évaluation de ce projet selon les règles qui le définissent avec les échéanciers qui sont les siens et non ceux définis par le PM Trudeau et que le projet TransCanada, si les documents demandés ne sont pas fournis, soit rejeté.

      POURQUOI ? Parce que le projet est vicié, le BAPE rendu muet et le peuple québécois court le risque de se voir imposer un projet politique par le parlement du Canada.

  • Jean-Marc Simard - Inscrit 2 septembre 2016 07 h 01

    La bourse ou la vie ?

    «Si jamais les consultations reprennent un de ces jours, à la condition qu’elles soient exemptes d’irrégularités, il faudra que le développement durable et la protection de l’environnement pèsent autant que les intérêts des pétrolières dans l’analyse.»

    Brian Myles

    Voilà la grande question : Qu'est-ce qui est prioritaire: Les intérêts pécuniers et financiers des pétrolière ou la protection d'un environnement déjà trop fragilisé par trop d'interventions humaines ? Je crois que la population choisit la vie plutôt que la bourse...Elle préfère ÊTRE plurôt que NE PAS ÊTRE...Et c'est le seul choix sensé si elle veut continuer à se développer durablement...La vie sera d'autant plus en sursie que l'on agressera sa mère: Dame nature...C'est maintenant que le temps est venu de faire les bons choix afin d'aider la nature à regénérer ses forces déjà très épuisées et à bout de souffle...C'est maintenant que le temps est propice aux changements de paradigmes économiques...C'est maintenant qu'il faut passer d'une économie de prédation à une économie de coopération et de partage...Le seul choix à faire devant les divers désastres environnementaux qui s'annoncent est comme le disait Shakespeare: ÊTRE ou NE PAS ÊTRE... À nous de faire les bons choix si l'on tient à la vie...

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 2 septembre 2016 12 h 05

      Entièrement d'accord avec vous. Comme vous l'écrivez si bien:
      "le temps est venu" .... de passer à autre chose.

  • Laurent Girouard - Abonné 2 septembre 2016 07 h 43

    Détail

    Vous qui aimez la rigueur, vous avez oublié le pétrole du Dakota Nord.