Une gauche qui s’est égarée

Dilma Rousseff destituée, le Brésil traverse les heures les plus déroutantes de sa jeune démocratie. La droite néolibérale remet la main sur le pouvoir qu’elle pourra exercer sans partage, sur fond d’apathie collective. Pour la gauche emmenée depuis 13 ans par le Parti des travailleurs (PT), la débâcle pourrait difficilement être plus totale.

C'est fait, la présidente Dilma Rousseff a été chassée du pouvoir mercredi, par « coup d’État » constitutionnel, à l’issue d’un vote sans équivoque des membres du Sénat. Comment le Brésil et le Parti des travailleurs ont-ils pu en arriver là ? Élue une première fois en 2010, Mme Rousseff avait pourtant hérité du bien-aimé Luiz Inácio Lula da Silva d’une économie en expansion, résistant étonnamment bien à la Grande Récession.

Sous la première femme à devenir présidente du Brésil, le pays a continué de tirer son épingle du jeu de manière exemplaire dans le concert des nations, porté par un programme économique hybride combinant politiques néolibérales et formidables mesures antipauvreté. Un programme qui aura réussi sous l’habile Lula à calmer les angoisses des vieilles élites tout en donnant lieu à la mise en place du plus grand plan de redistribution du revenu jamais appliqué au Brésil.

Après quoi, les choses ont commencé à se détraquer — et l’équilibre à se rompre. D’abord parce que la crise économique mondiale a fini par rattraper très durement la puissance émergente d’Amérique latine. Et puis parce que l’ancienne guérillera qui s’est battue à une autre époque contre la dictature militaire n’avait manifestement pas la fine habileté politique de Lula. Avec le temps, Dilma Rousseff a fini par se faire des ennemis partout — à droite, à gauche, parmi les mouvements sociaux, les partis alliés, ses propres ministres… Elle est réélue de justesse en 2014 dans la foulée des grandes manifestations de masse qui ont éclaté en réaction à la hausse des tarifs d’autobus à São Paulo et alors que commence à poindre le gigantesque scandale de corruption impliquant la pétrolière d’État Petrobras. L’opposition, y compris au sein des partis faisant partie du gouvernement de coalition formé autour du PT, flaire l’occasion de casser Rousseff et de reprendre la présidence sans avoir à faire de compromis avec la gauche.

 

La suite des choses tient de la plus monumentale hypocrisie. Mme Rousseff a été évincée non pas nommément pour corruption, mais pour maquillage des comptes publics, une manoeuvre budgétaire dont on sait notoirement que tous ses prédécesseurs ont pratiquée, sans être inquiétés. L’hypocrisie, c’est entre autres qu’elle a été jugée par un Sénat dont le tiers des élus fait l’objet de poursuites criminelles. Il se trouve par ailleurs que plusieurs dizaines de sénateurs et de députés du Congrès font à l’heure actuelle l’objet d’enquêtes pour corruption. Enfin, l’homme qui va maintenant la remplacer jusqu’aux prochaines élections, son ancien partenaire de coalition Michel Temer, du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre), ne devrait normalement pas être autorisé à prendre le relais en vertu des lois électorales brésiliennes, comme il s’est rendu coupable de dépassement de frais de campagne. Un PMDB qui, du reste, n’est pas moins éclaboussé que les autres par le scandale de Petrobras.

Ce qui fait qu’on peut difficilement attendre de cette saga qu’elle débouche sur de véritables mesures anticorruption et sur des réformes politiques utiles au développement de l’État de droit. Plutôt le contraire : la destitution de Mme Rousseff annonce dans l’immédiat une régression démocratique et une érosion des gains réalisés sous le PT par le commun des Brésiliens en termes de justice sociale et économique. Des gains qui, en ce bas monde ultracapitaliste, se révèlent par définition fragiles : au pouvoir depuis mai de façon intérimaire, le gouvernement Temer n’a pas attendu la destitution officielle de la présidente pour annoncer une dilution des lois de protection des travailleurs et une diminution des budgets consacrés à la santé et à l’éducation.

Mais c’est aussi une crise qui témoigne d’une situation où le PT a fini par perdre le nord. Et auquel revient maintenant de le retrouver — sans Mme Rousseff, qui n’est certainement pas sans responsabilité dans cette dérive. Au PT incombe la tâche de se « réinventer » en vue de la prochaine présidentielle de 2018, ainsi que l’écrivait mardi dans le New York Times Carol Pires, reporter politique brésilienne. Tâche d’autant plus urgente que ceux qui s’installent au pouvoir à Brasília vont faire obstacle à tout changement progressiste.

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