Braises et burkinis

François Legault a raison : il faudrait savoir débattre de l’immigration posément, rationnellement. Tout le contraire de la manière dont son parti a abordé la question du burkini, cependant : désinvolte et irréaliste.

Le chef de la CAQ a raison de soutenir que le premier ministre est excessivement chatouilleux lorsque vient le temps de débattre des questions liées à l’immigration. Le 9 mars, en Chambre, François Legault se demande pourquoi Philippe Couillard, avant même les consultations sur le sujet, avait déjà tranché : le Québec devait hausser les seuils de 50 000 à 60 000 immigrants par année. « On a besoin de le faire », avait martelé le premier ministre. Le chef de la CAQ, parce qu’il avait simplement soulevé la question, eut droit à cette réplique : « Je crains fort que la deuxième opposition souffle encore une fois, comme [elle l’a] déjà fait, sur les braises de l’intolérance. » Pourtant, quelques semaines plus tard, après la commission chargée de se pencher sur ces mêmes seuils, le gouvernement finissait tout compte fait par adopter la solution que M. Legault proposait ! Les seuils furent fixés à 51 000 pour les deux prochaines années.

Aujourd’hui, c’est au tour de M. Legault de changer d’idée. Il se fait plus restrictif : il plaide pour un abaissement des seuils à 40 000 immigrants par année jusqu’en 2019. On ignore comment ce chiffre a été fixé. Après tout, lorsqu’il lance son manifeste en 2011, M. Legault prône un plafonnement de l’immigration à 45 000 personnes annuellement. Pourquoi 5000 de plus il y a cinq ans ? L’idée du candidat à la direction du PQ Jean-François Lisée de dépolitiser la fixation des seuils mérite réflexion : dans son scénario présenté en mai, le Vérificateur général en serait chargé.

Les questions que pose la CAQ — avant de produire ce chiffre — sont toutefois légitimes. Depuis 2003, après tout, on a augmenté l’immigration de 25 % alors que le budget du ministère, lui, n’augmentait que de 5 % en dollars constants. Les budgets de francisation, eux, ont baissé. Ce sont les immigrants qui en subissent les effets : principalement le chômage de 18 % chez les nouveaux arrivants ; difficultés d’intégration, même chez ceux qui parlent français. Près de la moitié des néo-Québécois ne connaissaient pas le français au moment de leur arrivée. M. Legault a raison de dire qu’il y a quelque chose de bancal dans un système qui produit de tels résultats. (Il oublie cependant un peu trop facilement que le statut politique du Québec y est pour quelque chose…)

Les libéraux ont beau jeu de se poser en parangons de l’« ouverture ». De répéter que le Québec n’a pas le choix : pour la démographie, les pénuries de main-d’oeuvre, il faudrait s’ouvrir sans limites, etc. (Arguments que nombre d’experts ont relativisés.) Ils ont le pouvoir depuis 2003 : leurs politiques, en grande partie, ont conduit à ces résultats médiocres. En plus, sous couvert de vertu, ils travaillent à leur intérêt électoral puisque peu importe ce qu’il advient des nouveaux arrivants, le PLQ peut être quasi certain que la grande majorité des néo-Québécois deviendront rapidement des électeurs acquis.

Paradoxalement, la CAQ aide en cela le PLQ, en se faisant rebutante à bien des nouveaux Québécois. Sa promesse d’instaurer un « test sur les valeurs » n’aide pas. Surtout si, comme on a pu le comprendre lundi, elle contient une question sur le burkini ! L’État peut bien, comme dans le projet de loi 62 du gouvernement Couillard, bannir des signes religieux comme la burqa et le niqab lors de la prestation de services étatiques. Dans le discours public, il est possible (et légitime) de dénoncer ce « vêtement de retrait » (mots de M. Couillard sur le tchador). Mais d’en faire un critère de citoyenneté ? Ce n’est pas sérieux.

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