Conception étriquée

À la rentrée scolaire, c’est prévisible, on discutera encore essentiellement, sur la place publique, de coûts « cachés » pour les parents, de financement, d’informatique ; moins de structures heureusement, mais sans doute encore de pédagogie, etc. Rarement sera-t-il question des contenus de l’enseignement. Cette manière dont on débat de l’école en évacuant la substantifique moelle ne révèle-t-elle pas une conception étriquée de l’éducation ?

À chaque rentrée scolaire, les mêmes reportages sur le coût des cahiers, des stylos, des manuels, des nouvelles technologies, etc. On dénoncera encore le grand « mensonge » que représenterait l’expression « éducation gratuite » au Québec. Le sujet est légitime et il pose de réelles questions liées à la notion fondamentale d’égalité des chances. Par exemple, un établissement peut-il, comme l’école Le Sommet à Charlesbourg, exiger des parents qu’ils achètent une tablette électronique à leur enfant ? Le ministre Sébastien Proulx a répondu par la négative, tout en promettant dans la foulée de tout faire pour augmenter l’acquisition des budgets pour l’achat de matériel technologique, ce qui permettrait à plus d’écoles d’offrir le matériel « gratuitement ».

Même si ce sont là des dimensions importantes, on devrait cesser, au Québec, de réduire tout débat sur l’éducation à ses coûts et à ceux des technologies. Il y a là une première « distraction » importante qui nous détourne des contenus. Les outils sont évidemment très pratiques, mais ils n’ont rien de magique. Ils ne peuvent améliorer un enseignement foncièrement mauvais. (Un PowerPoint peut même souvent aggraver les choses dangereusement…) Nous devrions avoir eu notre leçon, après des décennies d’expériences « audiovisuelles » et technologiques en classe. S’ils ont évidemment été utiles, les rétroprojecteurs, VHS, Commodore 64, tableaux blancs « intelligents » (!), ordinateurs portatifs, tablettes, etc., ont souvent été le prétexte à de graves paresses pédagogiques et estudiantines. Ils n’ont sans doute pas modifié fondamentalement les manières dont les cerveaux humains apprennent. On découvre même aujourd’hui que, pour la prise de notes, il n’y a de tel que de le faire à la main… Enfin, les meilleurs musiciens et sportifs nous le font admirablement comprendre : dans l’apprentissage, rien ne surpasse la répétition, l’entraînement, l’effort, l’admiration (pour les grands), la régularité.

Deuxième distraction : les débats de structures. Heureusement, l’automne 2016 s’annonce dénué de débats sur l’abolition ou non des élections et (ou) des commissions scolaires. Ce n’est pas une raison pour cesser de porter un regard critique sur nos structures. Ni une occasion pour ceux qui en font partie de reprendre certaines de leurs pires habitudes (congrès bidon et coûteux par exemple !).

Troisième distraction : la pédagogie. Dans Raisons communes (Boréal, 1997), Fernand Dumont notait que « dans les tentatives récentes des comités […] pour définir les objectifs d’une école en déroute, […] on évite de se prononcer sur les contenus ». Pressentant la fameuse réforme Marois-Legault-Fournier, il déplorait que ces comités passionnés de « compétences » (non de connaissances) énumèrent « des « capacités » « d’énoncer », de « structurer », de « critiquer », en contournant soigneusement les objets auxquels pourraient s’appliquer ces exercices. Il semble que la tolérance, notion cardinale pour ce qui est des rapports entre les religions, ait été sortie de son milieu naturel pour être appliquée aux contenus en éducation. « Sous prétexte de sauvegarder le pluralisme des convictions, on transforme l’éducation en technologie des esprits. » Voilà une bonne façon, encore aujourd’hui, de nommer cette conception étriquée de l’éducation avec laquelle il faudrait rompre.

10 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 29 août 2016 02 h 40

    ""Si vous trouvez…"

    Merci Monsieur Robitaille de sonner le tocsin ce matin !

    "Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, essayez l'ignorance."
    Signé Abraham Lincoln, qui était loin d'être un révolutionnaire puisqu'il était conservateur républicain.
    Eh bien !, depuis plusieurs années, c'est bien ce qu'il me semble qu'au Québec nous soyons exactement à faire...

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 août 2016 17 h 20

      À cette époque, les républicains étaient révolutionnaires, puisqu'ils s'opposaient à l'esclavage. Ce sont les richesses engendrées par la guerre de Sécession qui ont ensuite ancré ce parti du côté des riches, ce qui n'a pas empêché les Noirs de voter républicain jusqu'en 1964, lors de la campagne de M. Johnson, successeur de Kennedy.

  • Jean-François Laferté - Abonné 29 août 2016 07 h 08

    L'éducation...Bof!

    À voir le nombre de journalistes peu nombreux à la conférence de presse de la CSQ hier(28/8) on voit bien que l'éducation n'est pas,n'était pas et ne sera jamais une priorité tous gouvernements confondus..
    Pour avoir été témoin pendant 31 ans en tant qu'enseignant, les élèves ont été des cobayes par les changements de programmes et des nouvelles technologies.Je remercie m. Robitaille de signaler la prise de notes à la main:et la lecture bordel?
    Jean-François Laferté
    retraité de l'éducation

  • Monique Lachance - Abonné 29 août 2016 07 h 15

    Je partage entièrement votre opinion sur le monde de l'éducation. Nous ne regardons pas dans la bonne directon.

  • Gérald Grandmont - Abonné 29 août 2016 07 h 28

    Aurions-nous peur de la confrontation des idées?

    Belle réflexion sur le sens profond que doit comporter l'éducation. La question qui surgit immédiatement de nos jours est celle-ci: l'école doit-elle former des citoyens instruits ou formés de futeurs travailleurs? Ici, il faut débattre. On peut comprendre les employeurs de se plaindre d'avoir une main d'oeuvre dont les connaissances de base peuvent être vacillantes, telle la maitrise du français dans les communications, mais, en même temps il me semble que la construction graduelle de la responsabilité citoyenne pourra fair de nos enfants des adultes avec un meilleur jugement et des meilleures connaissances.
    Cette formation citoyenne passe nécessairement par la culture, l'histoire, les sciences et ainsi de suite. Et, si l'école ne peut pas tout assumer, qu'on favorise de véritable maillage avec les institutions culturelles qui peuvent prendre efficacement le relais non pas en déchargeant les enseignants qui préfèreraient alors passer à autre chose mais en créant des dynamiques d'apprentissage concertées entre enseignants, médiateurs, professionnels des institutions culturelles. Bref, une autre manière d'organiser graduellement le service public de l'éducation.

    Gérald Grandmont

    • Yves Côté - Abonné 29 août 2016 14 h 59

      Monsieur Grandmont, je pense qu'un nombre conséquent de nous a simplement peur d'avoir tort...
      Le mépris qui s'est exercé sur nous depuis trois siècles et qui fut pour eux fondé par la rapidité de "la défaite" française en Canada, laisse des traces très difficiles à effacer. Même après tout ce temps.
      Alors, comme plusieurs Québécois ont une sacrée frousse d'être ouvertement dns l'erreur et d'ainsi prouver qu'ils sont bien les idiots continentaux que nos "supérieurs" en nombre perçoivent que nous sommes, ils préfèrent ignorer les occasion de discuter des choses qui importent et fuire les discussions qui en découleraient.
      La perception que le danger de convaincre définitivement que nous sommes des incapables chroniques lorsque nous sommes laissés à nous-mêmes est si forte qu'elle en est déconnectée de la réalité. Alors que de discuter pourrait selon moi démontrer clairement à tous que nos idées ne sont pas aussi stupides que ce que le Canada et ses amis colonialistes l'estiment...
      "Pea soup" qu'ils persistent à nous appeler, cela étant synonyme de peureux.
      Alors, vous avez mille fois raison, ne donnons pas raison à celles et ceux qui nous mésestiment. Et parfois, kusqu'à la haine raciste...

      Mes salutations républicaines, Monsieur.

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 août 2016 17 h 21

      Citoyens ou futurs travailleurs? Pourquoi pas les deux?

  • François Dugal - Inscrit 29 août 2016 07 h 30

    Quatrième distraction

    Le respect des enseignants. Donner aux enseignants un salaire honnête et des conditions de travail décentes. Que la hiérarchie scolaire les aident plutôt que de les dénigrer. Que les "idéateurs pédagogiques" ne les forcent plus à enseigner des niaiseries. Que les parents les respectent.