Le geste nécessaire de la CPI

Dans les limites de ses moyens, qui sont assez restreints, la Cour pénale internationale (CPI) pose un geste important et porteur en instruisant pour la première fois une cause où la destruction du patrimoine culturel est considérée comme un crime de guerre.

Le procès fait au djihadiste malien Ahmad al-Mahdi pour des crimes commis à Tombouctou est probant. Dans l’état actuel du nettoyage patrimonial auquel se livre le groupe État islamique en Syrie et en Irak, il est en quelque sorte fondateur. Vrai que la justice internationale est aux prises avec des violences indubitablement plus sanglantes. Il n’en demeure pas moins important qu’une jurisprudence se bâtisse autour de l’évidence que les attaques contre l’héritage d’un peuple peuvent également constituer des crimes contre l’humanité — parce que, comme l’affirmait lundi à La Haye la procureure générale de la CPI, Fatou Bensouda, ce patrimoine culturel « constitue avec le temps l’archétype de la mémoire sociale qui permet aux individus de se construire et de grandir ».

Ahmad al-Mahdi était accusé d’avoir orchestré la destruction à Tombouctou — coeur ancien de l’enseignement islamique — de neuf mausolées et de la porte d’une mosquée datant du XVe siècle lors de l’occupation de la célèbre ville par les militants de l’organisation Ansar Dine et d’al-Qaïda, entre avril 2012 et janvier 2013. Des sites dont certains étaient inscrits au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO.

Son procès était à peine ouvert, lundi à La Haye, que l’homme âgé d’une quarantaine d’années, capturé en 2014, a reconnu sa culpabilité en demandant aux habitants de Tombouctou et aux Maliens de pardonner « un fils qui s’est perdu en chemin ». Contrition sincère, peut-être, mais intéressée sans doute, puisque ses aveux ouvrent la porte à une négociation de peine qui pourrait lui faire passer dix ans en prison plutôt que trente.

Il se trouve avec raison que la décision de la CPI de le poursuivre pour la seule destruction des monuments crée un malaise dans les organisations de défense des droits de la personne. C’est un procès forcément incomplet, puisqu’il fait l’impasse sur tous les autres crimes dont Ahmad al-Mahdi est soupçonné. À titre de chef de la brigade des moeurs de la ville, chargée de faire appliquer la charia dans sa version la plus obtuse, il avait la responsabilité de « réprimer tout comportement jugé contraire à la vertu ». Ce qu’il se serait employé à faire avec minutie. En mars 2015, une plainte a été déposée contre lui et 14 autres djihadistes devant un tribunal de Bamako pour des viols, des meurtres et des tortures.

Les monuments religieux ont été pour la plupart reconstruits, avec l’aide de donateurs internationaux. Ce qui ne doit évidemment pas servir à gommer le passé. Beaucoup d’habitants ayant fui la ville pendant son occupation ne sont pas encore rentrés, en particulier les femmes, soulignent les ONG. Il ne peut pas y avoir justice ici sans qu’il y en ait là.

Le système de justice internationale progresse à tous petits pas, avec des moyens d’action réduits. Il faut cependant savoir qu’en l’occurrence, le procès fait à Ahmad al-Mahdi s’inscrit dans l’enquête plus large que mène la CPI sur les crimes de guerre commis au Mali depuis janvier 2012. Ce qui permet d’entretenir l’espoir d’un double progrès : l’espoir qu’à terme, les Maliens bénéficieront d’une plus grande justice réparatrice ; et que le jalon posé par la Cour en matière de protection du patrimoine résonnera en Syrie et en Irak, afin d’éviter que d’autres Palmyre se produisent.

1 commentaire
  • Gilles Théberge - Abonné 24 août 2016 10 h 19

    Geste nécessaire certes.

    Mais encore une fois, c'est l'Afrique que l'on juge...

    Quand verron-nous les Bush, Blair et consort devant leurs responsabilités?