Un gouvernement minoritaire?

Il y a seulement deux semaines, il était impensable que le Parti libéral du Canada ne puisse faire élire un gouvernement fortement majoritaire sous la direction de Paul Martin. Aujourd'hui, rien n'est moins sûr. Tant au Québec que dans le reste du Canada, les électeurs semblent déterminés à vouloir punir les libéraux pour le scandale des commandites.

Si des élections avaient lieu rapidement, le Parti libéral ne pourrait faire mieux que de former un gouvernement minoritaire, nous dit un sondage du Globe and Mail dont les résultats ont été publiés hier. Avec seulement 35 % des intentions de vote, ce parti n'éviterait la défaite que grâce à la division de l'opposition, qui empêche l'émergence d'un parti pouvant prétendre sérieusement être la solution de rechange au gouvernement sortant.

Les résultats de ce sondage ne doivent pas être interprétés comme s'ils étaient définitifs. La très vive réaction des électeurs pourrait s'atténuer avec le temps, tout comme elle pourrait s'accentuer si d'autres révélations venaient ajouter à ce que l'on sait déjà. Chose certaine, quel que soit le moment où auront lieu les prochaines élections, celles-ci seront très difficiles pour le Parti libéral.

Pour former un gouvernement majoritaire, Paul Martin devra faire élire au moins 155 députés, ce qui sera quasi impossible s'il recueille moins de 40 % des suffrages. Les partis d'opposition se préparent déjà à la perspective d'un gouvernement minoritaire, qui, le cas échéant, donnerait à certains d'entre eux la capacité d'influencer fortement les orientations gouvernementales. Le NPD serait l'allié naturel des libéraux, un rôle qu'il a d'ailleurs joué volontiers dans les années 70. Son chef, Jack Layton, a même commencé à évoquer les conditions qu'il poserait pour donner son appui à un gouvernement libéral minoritaire. Le Bloc québécois pourrait aussi être un allié des libéraux dans un certain nombre de dossiers, notamment celui des politiques sociales.

Pour le Bloc québécois, les circonstances politiques actuelles transforment radicalement son horizon. L'argumentaire qu'avait commencé à développer Jean Lapierre, le lieutenant québécois de Paul Martin, pour remettre en cause la présence du Bloc à Ottawa, «un parti passé date» disait-il, vient de s'effondrer. Le scandale des commandites démontre la nécessité d'une opposition forte à la Chambre des communes pour tenir les libéraux en laisse.

Ce brusque changement de perspectives doit amener le Bloc québécois à revoir sa stratégie. Même s'il est un parti souverainiste, les circonstances font qu'il doit adopter une large plate-forme de coalition, avec comme objectif central l'engagement à former une opposition vigoureuse pour défendre les intérêts du Québec. Faire campagne sur la souveraineté ne ferait que polariser le débat électoral sur un enjeu secondaire dans le contexte actuel au Québec, ce qui favoriserait le Parti libéral.

Pour le Bloc québécois, le scandale des commandites offre une occasion exceptionnelle de prendre sa revanche sur Jean Chrétien. Celui-ci était particulièrement fier d'avoir fait match nul avec les bloquistes à l'élection de 2000 et d'avoir obtenu depuis des victoires déterminantes lors des élections complémentaires. Le chef bloquiste, Gilles Ducepppe, peut dire deux fois merci à l'ancien premier ministre. Avant de partir, celui-ci lui a fait cadeau d'une loi sur le financement électoral avantageuse pour sa formation, pour ensuite lui créer des «conditions gagnantes» grâce à cette affaire des commandites. À lui d'en profiter.

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