En guerre contre soi-même

Après la Syrie, le Soudan du Sud est à l’heure actuelle le terrain de l’un des plus grands drames humanitaires au monde. Indépendant depuis cinq ans, il est en train de replonger dans la guerre civile. Comme en Syrie, la « communauté internationale » étale son impuissance, ou son manque de volonté, à calmer le jeu. Un embargo sur les armes et les équipements militaires — y compris canadiens — jouerait un rôle utile.

Le Soudan a passé le plus clair de son indépendance, proclamée en 1956, en état de guerre civile entre le nord musulman et le sud chrétien et animiste — sur fond de combat économique pour le contrôle de la ressource pétrolière. Des négociations menées sous impulsion internationale font finalement qu’en juillet 2011, par référendum, naît le Soudan du Sud. Le moment était historique, mais les espoirs de paix s’évanouirent rapidement. Pour l’heure, l’indépendance de ce petit pays de 11 millions d’habitants n’a en soi rien soigné, tant s’en faut : à la guerre contre Khartoum a succédé une guerre civile sud-soudanaise interne entre le président Salva Kiir (de l’ethnie majoritaire Dinka) et le vice-président Riek Machar (d’ethnie Nuer), incapables de s’entendre sur l’exercice partagé du pouvoir.

Le conflit est ethnique, mais pas seulement. « C’est vrai que trop peu a été fait pour empêcher le Soudan du Sud d’être victime de la malédiction du pétrole et de la corruption qui en découlait », disait récemment en entrevue au Monde Hilde Frafjord Johnson, qui fut de 2011 à 2014 la représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU.

Un accord de paix a été signé en août 2015 entre les belligérants, mais il était manifestement trop fragile pour tenir. Juba, la capitale, aurait dû être démilitarisée en vertu de cette entente ; elle ne l’a pas été. Avec le résultat que, depuis la fin de 2013, le conflit a fait plusieurs dizaines de milliers de morts et trois millions de déplacés. Le plus jeune pays du monde vit une enfance épouvantable. Les affrontements ont repris en juillet dans un climat d’impunité autorisant les pires atrocités — massacres, viols, décapitations, nettoyage ethnique… Restent pour les familles qui n’arrivent pas à se réfugier au Kenya ou en Ouganda les camps de la Mission des Nations unies (MINUSS), où s’entassent des centaines de milliers de civils.

Enfance nationale épouvantable parce que, cinq ans après l’indépendance, les indicateurs de développement se sont à peine améliorés. Le déficit d’infrastructures est criant. La détresse alimentaire est aiguë et les réseaux de santé et d’éducation demeurent rudimentaires. Une situation à laquelle les ONG et les organisations charitables sont à peu près les seules à suppléer.

« Quand une guerre est terminée, il faut encore dix ans pour qu’elle le soit vraiment », affirme dans une entrevue l’écrivain d’origine nigériane Chris Abani, qui a grandi dans les « détritus » de la guerre du Biafra (1967-1970).

Combien de générations avant que les plaies de celle qui hante et harasse les Sud-Soudanais ne guérissent enfin ? La dérive de ce pays et l’animosité entre les deux principaux acteurs du conflit sont telles qu’il est à se demander dans quelle mesure une réconciliation est aujourd’hui possible.

Les choses auraient pu être différentes si, le Soudan devenu indépendant, le gouvernement de Khartoum n’était pas revenu sur sa promesse faite aux provinces du sud de créer un État fédéral. Ou si John Garang, leader historique de la rébellion sud-soudanaise, un homme qui était moins un indépendantiste qu’un promoteur d’une souveraineté-association à la René Lévesque, n’était pas mort dans un accident d’hélicoptère en 2005.

Que faire pour freiner cette dérive ? Renforcer la mission des Casques bleus ? Imposer une administration provisoire internationale, comme on l’a déjà fait au Kosovo et au Timor oriental ?

Chose certaine, il devient urgent qu’un embargo sur les armes soit appliqué par la communauté internationale. Ce qui devrait notamment interpeller le Canada, d’autant plus qu’on vient d’apprendre qu’une entreprise ontarienne a vendu 170 véhicules blindés à l’armée sud-soudanaise en 2014, à l’époque où le gouvernement Harper était au pouvoir. Une décision d’affaires que le gouvernement Trudeau refuse aujourd’hui de critiquer au prétexte que les véhicules ont été construits dans une usine située dans les Émirats arabes unis… Argument irrecevable, évidemment, surtout de la part d’un gouvernement qui prétend avoir une conscience sociale.

1 commentaire
  • Marc Tremblay - Abonné 4 août 2016 04 h 20

    Harper-Trudeau: bonnet blanc blanc bonnet

    Trudeau critiquait Harper pour ses positions militaristes. Mais il fait la même chose que lui.