Le prix de la précipitation

Chaque jour, le gouvernement fédéral doit gérer la paye de près de 300 000 fonctionnaires répartis dans plus de 100 ministères et organismes, le tout encadré par 27 conventions collectives et 80 000 règles. Moderniser la gestion d’un tel monstre ne peut se faire sans ratés. Il aurait toutefois pu limiter les dégâts et faire en sorte que moins de fonctionnaires à statut précaire en fassent les frais.

La réforme du système de paye fédéral n’était pas un caprice. Le vérificateur général, des parlementaires et même les syndicats la souhaitaient. Il est facile de comprendre pourquoi. Le système en place datait de plus de 40 ans et exigeait encore beaucoup d’opérations manuelles. Chaque ministère ou presque avait son équipe responsable de la rémunération. Il fallait parfois des semaines pour traiter des modifications liées, par exemple, aux heures supplémentaires.

Les conservateurs ont lancé le projet en 2009 pour mise en application en 2015. Cette dernière a toutefois dû être retardée, et ce sont les libéraux qui ont dû superviser le tout. Une partie du travail était pratiquement terminée à leur arrivée. La centralisation de l’administration de la rémunération était chose faite en décembre dernier et la création du système informatique capable de gérer toutes les données était terminée. Il restait toutefois à mettre ce système baptisé Phénix en marche.

La première phase, visant plus de 30 ministères et organismes, a commencé en février. Les problèmes aussi. Les employés à l’horaire et au salaire immuables ont été épargnés, mais des milliers de fonctionnaires fraîchement embauchés, contractuels ou devant partir en congé, prendre leur retraite, obtenir des heures supplémentaires, déclarer des horaires atypiques ont eu droit à une paye trop élevée, trop basse ou n’ont pas eu de paye du tout. Pour tenir le coup, plusieurs se sont endettés, ont payé des pénalités pour leurs comptes en souffrance ou grugé leurs économies.

Les syndicats ont rapidement protesté et demandé au gouvernement de régler les problèmes avant de lancer la seconde et dernière phase en avril. Sourds à cet appel, les libéraux ont foncé et les problèmes se sont multipliés.

 

Le 19 mai dernier, la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Judy Foote, minimisait encore la situation aux Communes, ne parlant que de « 77 problèmes » encore à régler. En juin, le ton a commencé à changer avec l’annonce, entre autres, de centres de traitement temporaires, dont un à Gatineau. La succession de reportages sur des fonctionnaires en difficulté a aussi forcé le gouvernement à se montrer de plus en plus transparent au sujet du nombre de cas problématiques et des solutions envisagées pour les résoudre.

La facture du projet — 300 millions de dollars — n’a pas changé, mais les économies de 70 millions par année ne se matérialiseront pas cette année, car le gouvernement estime que les mesures temporaires coûteront de 15 à 20 millions. Ce pourrait être davantage, si ces mesures devaient être prolongées au-delà du mois d’octobre, a indiqué la sous-ministre Marie Lemay, en poste depuis le 11 avril seulement.

Plusieurs raisons expliquent ce cafouillage : formation insuffisante, échéancier trop serré pour procéder aux deux phases, arriéré de 40 000 dossiers au moment de lancer le système en février. On pourrait ajouter le refus de revoir son plan de match à la lumière des nouveaux problèmes.

L’implantation du centre de paye à Miramichi, au Nouveau-Brunswick, n’a pas aidé non plus. Les ministères et leurs spécialistes en rémunération sont concentrés dans la capitale fédérale. Mais Miramichi venait de perdre son centre de traitement des données du registre des armes d’épaule, alors les conservateurs y ont envoyé le centre de paye comme prix de consolation.

La majorité des experts en rémunération n’ont pas suivi, plusieurs optant pour la retraite. Mais aujourd’hui, pour prêter main-forte aux employés débordés de Miramichi, on les rappelle en renfort pour travailler, entre autres, à… Gatineau.

Entre-temps, des fonctionnaires se retrouvent sur la corde raide. Le gouvernement promet de les dédommager. C’est la moindre des choses, mais cela ne doit ni traîner ni être soumis à des lourdeurs bureaucratiques inutiles. Les employés à statut précaire, dont les étudiants qui reprendront les études dès septembre, ne méritent pas de payer pour un cafouillis qu’on aurait pu en partie prévenir en prenant seulement un peu plus son temps.

À voir en vidéo