Venezuela et Nigeria, le guêpier du pétrole

Émeutes de la faim au Venezuela, résurgence de la guérilla dans le delta du Niger. Deux pays, grands producteurs de pétrole, similairement frappés par de graves crises sociales induites par la « malédiction des ressources naturelles ».

C'est une malédiction dont les impacts sociaux malsains sont en l’occurrence modulés par la dégringolade des prix du brut. Au Venezuela, où la situation économique continue de se détériorer en accéléré, des émeutes de la faim ont éclaté par dizaines ces derniers temps. Quelque 80 % des produits de première nécessité seraient maintenant pratiquement introuvables, tant le pays s’est détraqué, pendant que tout est disponible sur le marché noir à des prix exorbitants.

En désespoir de cause, les autorités ont récemment rouvert pendant une dizaine d’heures la frontière avec la Colombie, officiellement fermée depuis près d’un an au prétexte de freiner la contrebande. Comme le Venezuela manque aujourd’hui d’absolument tout, des dizaines de milliers de personnes en ont profité pour aller se procurer, avec des bolivars qui ne valent plus grand-chose, des médicaments et des produits de base.

En parallèle, le président Nicolas Maduro, aujourd’hui contesté même dans son camp, vient par décret de prolonger de deux mois l’« état d’urgence économique » mis en place en janvier dernier. Un état d’urgence qui se trouve, dans les faits, à placer sous contrôle militaire la production, l’importation et la distribution d’aliments et de médicaments. D’où le sentiment largement répandu dans le pays et dans la rue que cette militarisation confirme la dérive autoritaire dont M. Maduro ne cesse de donner des signes depuis qu’il a succédé au charismatique Hugo Chávez, mort du cancer en 2013.

Car à la crise économique se conjugue un affrontement politique de grande envergure, sur fond de bras de fer électoral et judiciaire. L’opposition devenue majoritaire à l’Assemblée nationale en décembre dernier poursuit ses efforts pour obtenir la tenue d’un référendum populaire révocatoire, prévu par la Constitution « bolivarienne » du pays, dans l’espoir de forcer le départ de M. Maduro. Au-delà, le Venezuela est le champ de bataille d’une lutte pour le pouvoir entre l’ancienne classe dominante et la « bolibourgeoisie » qui a pris forme avec l’entrée en scène de Chávez, en 1999. Une lutte dont on peut objectivement dire que le « peuple » est la chair à canon.

Si Maduro n’a certainement pas tort d’affirmer que l’opposition, liée au patronat, lui livre une « guerre économique », il reste que son projet socialiste est manifestement gangrené par la corruption et que la chute des cours du pétrole a mis en évidence la faiblesse des mesures de développement appliquées par Chávez — des mesures entièrement tributaires des revenus d’exportation du pétrole. La malédiction serait évidemment moins grande si les chavistes s’étaient davantage employés à diversifier l’économie.

Encore qu’il s’agit d’un mal structurel ancien, vu la force d’inertie que représente l’industrie pétrolière dans le commerce international depuis plus d’un siècle. Le Venezuela a vécu des heures semblables à la fin des années 1980 : les prix du brut ont chuté, la crise économique a durement touché la population. En février 1989, des émeutes éclatèrent, qui firent plusieurs centaines de morts aux mains des forces de l’ordre.

 

Le Nigeria et les Nigérians ne sont pas un copier-coller de la dynamique vénézuélienne, mais ils paient eux aussi chèrement cette soumission à l’économie du pétrole. Comme au Venezuela, le gouvernement tire la majorité de ses revenus (70 %) des exportations de brut. Et comme au Venezuela, l’effondrement des prix a partout provoqué une débâcle économique. Pendant qu’au nord sévissent les djihadistes de Boko Haram, au sud, la grande région pétrolière du delta du Niger a récemment vu réapparaître un mouvement d’insurrection que les autorités croyaient avoir réussi à éteindre…

C’est que rien ne change vraiment : le delta du Niger est un puits sans fond de pétrole extrait au profit des élites nationales et des multinationales, pendant que les communautés locales de pêcheurs et d’agriculteurs vivent sans électricité et sans eau potable, dans un environnement où les sols et les nappes phréatiques sont souvent pollués par les forages et les déversements.

Là aussi, le passé pèse lourd. D’autant plus lourd que la volonté d’en changer progresse lentement.

2 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 27 juillet 2016 08 h 47

    S'il y a une malédiction quelque part, c'est bien celle de l'argent. Le pétrole n'a vraiment rien à voir là-dedans. On croit beaucoup trop au pouvoir de l'argent, à un point tel qu'on écrase parfois ceux qui empêchent d'en faire plus. L'argent et ce qui en est le reflet, le luxe, remplit bien des verres d'eau dans lequel il y a très peu d'estime de soi. Quant au pétrole, c'est une partie de l'histoire humaine des pays riches; le problème c'est que bien des intérêts sous ce rapport refuse de tourner la page.

  • Raymond Labelle - Abonné 27 juillet 2016 16 h 51

    Une économie ne doit pas mettre tous se oeufs dans le panier des ressources naturelles.

    Économie de la transformation, du savoir, développement durable, santé, éducation et partage des richesses doivent être au rendez-vous.

    C'est vrai aussi pour le Québec et le Canada.