Gérer, c’est prévoir

Les données de l’année budgétaire 2015-2016 indiquent que le Québec est revenu à l’équilibre budgétaire après six années de déficits causés par la récession. Les milieux d’affaires ont applaudi l’exploit, alors que les syndicats y ont vu la preuve qu’il n’était pas nécessaire de couper autant, en si peu de temps. Qui a raison ?

Depuis la publication des résultats préliminaires pour l’année terminée en mars, plusieurs observateurs et acteurs de la scène économique ont exprimé leur satisfaction, ou leur frustration, d’apprendre que Québec a enregistré un surplus de quelque 1,8 milliard en 2015-2016, sans compter le 1,5 milliard versé au Fonds des générations. Plus de 3 milliards d’excédents des revenus sur les dépenses, cela ne s’est pas vu souvent au Québec, ni même ailleurs.

Dans une étude publiée récemment, le fiscaliste Luc Godbout et deux économistes, Matthieu Arseneau et Ha Dao, ont voulu démontrer que le gouvernement du Québec se devait d’agir, sans attendre que les déficits se résorbent du seul fait de la croissance économique. Selon eux, le déficit du Québec n’était pas seulement le résultat de la crise, mais il était inhérent à la structure des finances publiques du Québec, dont les dépenses augmentent plus rapidement que les revenus.

Dans les jours qui ont suivi, un étudiant à la maîtrise, Raphaël Langevin, candidat de Québec solidaire en 2012, leur répliquait sur le site de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) que le meilleur moyen pour résorber le déficit n’était pas de comprimer les dépenses, mais au contraire de les augmenter pour stimuler une économie loin d’avoir atteint son plein potentiel.

Finalement, trois autres économistes, Pierre Fortin, Jean-Pierre Aubry et François Delorme, publiaient dans Le Devoir (13 juillet) une analyse percutante dénonçant à leur tour la « thérapie de choc » adoptée par Québec, qui a choisi à la fois de réduire ses dépenses de 2,7 milliards et d’augmenter ses revenus de 2 milliards en moins de deux années malgré la croissance anémique de l’emploi.

 

Rappelons que lors de la dernière campagne électorale, tous les partis avaient promis d’éliminer le déficit rapidement. À la défense du gouvernement Couillard, le Québec est toujours la province la plus endettée au pays, ce qui nous oblige à consacrer 10,5 des 102 milliards de revenus annuels aux intérêts. De plus, malgré le retour à l’équilibre, la dette continue d’augmenter puisque les investissements en infrastructures sont financés avec de l’argent emprunté.

Cela dit, la dette nette, qui est de 185 milliards, devrait commencer à diminuer lentement dès cette année alors que les excédents additionnés au montant versé au Fonds des générations dépasseront annuellement les nouveaux emprunts. Plus important, le ratio dette/PIB diminuera aussi, tout en demeurant supérieur à celui de l’Ontario, qui a pourtant choisi de reporter le retour à l’équilibre à 2018.

Ceux qui trouvent que les États occupent trop de place dans la société se réjouissent de constater que M. Couillard a opté pour la voie express.

En revanche, les employés de l’État et les millions de citoyens qui ont besoin des services publics pour leur santé, l’éducation de leurs enfants, l’administration de la justice ou la protection de l’environnement ont raison d’être surpris et même choqués de constater que ce gouvernement est allé au-delà de ses propres engagements. Comprimer les dépenses et augmenter les revenus au point de dégager 3,3 milliards d’excédents l’an dernier seulement, dont 1,8 milliard qui n’avait même pas été budgété : l’exploit tient de la mauvaise gestion, dans les circonstances.

Il ne fait aucun doute qu’un tel excès de zèle a nui, et continue de nuire à la croissance, à l’emploi et à la qualité des services rendus aux Québécois. Il faut vraiment prendre les choses de haut pour s’imaginer que des années de compressions successives accompagnées de réformes à la va-vite n’ont aucun impact sur la motivation des employés et la quantité des services.

La dernière fois qu’un gouvernement a lancé une telle opération, sous Lucien Bouchard, il a fallu des années pour retrouver un semblant d’équilibre dans le fonctionnement de la machine gouvernementale.

À quand un gouvernement qui comprendrait que gérer, c’est prévoir, et que les êtres humains n’ont pas seulement besoin d’un job pour donner le meilleur d’eux-mêmes : ils ont aussi besoin de savoir qu’ils auront les moyens de faire plus et mieux le lendemain. Ce qui n’est pas le cas au Québec.

7 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 19 juillet 2016 00 h 37

    «Le «loyer» de l'argent» et le «déficit»...(!)

    Il y a dans la «Capitale» nationale une personne qui «veille au grain». Maintenant pour les «budgets» de «comptables» ou de «fiscalistes», je vous... M'enfin.

    JHS Baril

  • Pierre Raymond - Abonné 19 juillet 2016 06 h 09

    La peur !

    Ce dont je me souviens c'est la campagne de peur qui a mené les libéraux au pouvoir i.e. peur d'un éventuel référendum et finances désastreuses.

    Or, si on a réussi à régler la question du déficit en moins de 3 ans... avec en bonus un excédent «non prévu» de 3 milliards, alors je me dis qu'on nous a fait peur pour rien et que la situation n'était pas si catastrophique.

    Débarrassons-nous de ces épouventails-à-corneille au plus vite.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 19 juillet 2016 07 h 27

    Gérer c'est se donner un avantage comparatif

    Gérer c'est prévoir certes, mais d'un gouvernement à l'autre, la gestion est un exercice plus que relatif, puisque d'un parti politique à l'autre, d'un programme électoral à l'autre, la gestion gouvernementale prend un aspect rocambolesque, chaque nouveau gouvernement essayant de défaire ce que l'autre gouvernement a fait, au gré de ses humeurs idéologiques...Ce fait va même jusqu'à inventer des déficits qui n'existaient peut-être même pas pour mieux justifier ses propres politiques et sa réélection...Alors le surplus de 3.3 milliards auraient-il déjà été démagogiquement inscrits, mais cachés, dans les livres avant le déficit révélé, et annoncé maintenant pour démontrer le sérieux de la gouvernance du gouvernement actuel et donner un argument politique à sa réélection...Ce gouvernement nous a habitué à tant de mensonges que cela ne serait pas surprenant...Le politique ne serait -t-elle pas l'art de manipuler les données et la réalité pour se donner un avantage plus que comparatif auprès du public
    électeur ? Comment expliquer que d'un déficit annoncé à plus 8 milliards après l'élection du gouvernement Couillard, on soit passé à un surplus de plus de 3 milliards, pour un gain de plus de 11 milliards dans la balance du budget, et ce en seulement deux ans ? Et ce, alors même que la corruption a continué à faire pression sur les finances publiques...À mon avis, il y a anguille sous roche et quelques gros mensonges cachés quelque part...Et je ne peux croire que les coupures aient été aussi sévères que l'on nous le dit...La réalité des finances publiques n'aurait-elle pas été volontairement gonflée quelque part ? Allez donc savoir !

  • François Dugal - Inscrit 19 juillet 2016 07 h 53

    La médaille

    Standard and Poors va me donner ma médaille, pis je suis content "au max", aurait le ministre de ...

  • René Pigeon - Abonné 19 juillet 2016 17 h 00

    Aubry, Delorme & Fortin versus Godbout, Arseneau et & Dao ?

    MM Godbout-Arseneau & Dao prétendent avoir démontré « qu’un déficit structurel ne se résorbe pas tout seul », que « On aurait beau attendre que le soleil brille plus fort sur l’économie, cela n’aurait pas d’effet sur cette part de l’équilibre budgétaire » et donc que « En ce sens, les efforts du gouvernement pour résorber ce déficit étaient justifiés ».

    Est-ce que MM Aubry, Delorme & Fortinpeuvent nous dire en quoi MM Godbout-Arseneau & Dao n’ont pas démontré que « les déficits des dernières années ont découlé d’un problème structurel plutôt que de la conjoncture économique mondiale » ?

    Si « l’étude de la Chaire se veut un premier effort visant à estimer l’écart entre le potentiel de croissance et la croissance réelle de l’économie québécoise et à calculer ensuite l’impact de son manque de tonus ou de sa surchauffe sur les revenus et dépenses du gouvernement », la réplique de Raphaël Langevin voulant « que le meilleur moyen pour résorber le déficit n’était pas de comprimer les dépenses, mais au contraire de les augmenter pour stimuler une économie loin d’avoir atteint son plein potentiel » ne distingue pas les effets structurel et conjoncturel de la stimulation sur les dépenses et revenus.