Ère post-factuelle?

La montée de Donald Trump aux États-Unis et le « oui » au Brexit au Royaume-Uni prouveraient que nous sommes bel et bien entrés, avec les médias sociaux, dans une ère « post-factuelle ». Dans les débats publics de nos démocraties, le consensus sur les faits ne serait plus vraiment important pour les acteurs politiques de même que pour les électeurs. La thèse a de quoi inquiéter. Doit-on en faire une vérité ?

Plusieurs signes semblent indiquer que nos sociétés sont entrées dans l’ère « post-vérité » ou « post-factuelle ». Il est stupéfiant d’entendre par exemple le candidat républicain à la présidentielle, Donald Trump, marteler que le taux de chômage aux États-Unis est de 42 %. Les experts disent qu’il se trompe ? « Ne les croyez pas », tonna-t-il. Les tenants du Brexit auraient délibérément opté pour une argumentation fondée sur le même type de mépris des faits, soutient Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian. Dans un riche essai publié mardi, elle mentionne qu’un des principaux bâilleurs de fonds du parti Ukip, Arron Banks, a déclaré qu’au début de la campagne référendaire, les leaders du Leave (pro-Brexit) ont conclu que les « faits, ça ne fonctionne pas ». La campagne du « Remain » (anti-Brexit) mettait en relief « que des faits, des faits, des faits. Ça ne fonctionne pas, c’est tout ! C’est par les émotions que vous devez toucher les gens. De là vient le succès de Trump ».

Difficile toutefois de départager, dans ces événements, la part de nouveauté et ce qui relève de traits humains éternels. L’envie de dire « rien de nouveau sous le soleil » est forte. La sophistique n’a pas été inventée par des contemporains. Elle fut exposée et sophistiquée par de célèbres Grecs… Les procédés de rhétorique, que l’éducation classique enseignait — en partie pour mieux apprendre aux futurs citoyens à s’en méfier —, n’ont pas été inventés par Trump ou Farage. Notons aussi que les argumentaires mensongers peuvent être le fait de tous les camps, droite comme gauche. Si l’on n’y prend garde, le « post-factuel » pourrait rapidement devenir un argument rhétorique passe-partout pour démoniser l’adversaire. (Exemple : Pierre-Marc Johnson a comparé la semaine dernière les opposants au libre-échange aux climatosceptiques et à ceux qui niaient pendant des années les risques de la cigarette.)

Il y a cependant un peu de nouveau sous le soleil. Cette réalité découlerait, selon Katharine Viner, des médias sociaux. Ceux-ci carburent aux hameçons à clics faciles. (Paradoxe : au bas d’un article du Monde exposant la thèse de Viner, on trouvait au moins huit de ces liens « sponsorisés » ! « Il creuse un trou dans son arrière-cour, ce qu’il découvre ensuite est inimaginable ! »)

Avant les médias sociaux, avant Internet, il y avait bien des publications imprimées qui faisaient fonds sur des titres accrocheurs. Aujourd’hui, le phénomène est décuplé et les médias traditionnels — dont la tradition est de vérifier les faits — ont peine à les concurrencer. Jadis, la course aux « cotes d’écoute » se faisait entre les médias ; aujourd’hui, chaque titre (d’article, de vidéo) se bat pour obtenir le meilleur « audimat », peu importe la véracité de l’histoire exposée. Vidéos falsifiées et canulars, présentés comme des informations, cartonnent sur YouTube et se trouvent parfois relayés par de grands médias. À l’ère des médias sociaux, tout militant a tendance à s’enfermer dans une niche qui lui renverra toujours des « faits » confortant sa vision du monde. En plus, notre époque est marquée par une montée du relativisme propre au « baratin » (cette « bullshit » décryptée par le philosophe Harry Frankfurt). Le menteur sait qu’il trahit une vérité puisqu’il estime qu’elle existe ou qu’on peut tendre vers elle. Le « baratineur » ne croit pas à la vérité et n’a donc aucun scrupule à utiliser n’importe quel argument pour faire avancer ses intérêts.

L’ère des médias de masse — engendrée d’abord par l’invention de l’imprimerie — avait bien des défauts, mais créait de l’unité. Les médias Internet ont accru la rapidité, l’interactivité, donné rapidement accès à des documents et à une foule de bases de données, etc. Mais cette « ère de l’information » tant vantée depuis l’irruption de l’Internet public en 1995 demeure humaine, donc imparfaite. Entre autres, elle fragmente. Comme nous nous le demandions il y a six ans déjà, le déclin des médias de masse conduirait-il à une fin des nations (Le Devoir, 27 juin 2009) et à l’épuisement de ces conversations si essentielles à la démocratie ? Poser ces questions, c’est, en définitive, rappeler la nécessité d’un débat sur l’aide publique à ces médias attachés au travail rigoureux sur les faits.

31 commentaires
  • Sylvain Rivest - Inscrit 18 juillet 2016 00 h 57

    Choisir une vérité ou dire des mensonges

    Depuis longtemps les différents médias d'information nous leurrent en choisisant ce qui est important de savoir pour nous. Choisir quelle vérité montrer. Plusieurs semblent l'avoir observer avec l'affaire de Richard Bain et la tentative d'assassinat de la première ministre Pauline Marois. Les médias n'ont pas mentis mais ils ont déliberément sous-exposée l'affaire. Alors cette manipulation ne produit-il pas le même effet que la désinformation et le mensonge?

    Je me pose la question. Il y a la désinformation et le dénigrement par sous-exposition. Comme on dit "omettre n'est pas mentir" mais est-ce mieux? La meilleur façon pour Clinton de combattre Trump serait d'être franche et d'aller au front mais elle préfère cacher la vérité, ce qui joue contre elle et permet à Trump de dire qu'elle ment même si c'est faux. Trudeau a joué cette carte lors de la dernière campagne en disant qu'il allait augmenter le déficit ce qui a jouer pour lui car on ne pouvait pas dire qu'il mentait.

    Les gents n'aiment pas qu'on leur ment mais je pense qu'ils détestent plus de se faire dire où regarder et pourtant, dans les deux cas, c'est le même résultat.

    • Pierre Raymond - Abonné 18 juillet 2016 21 h 44

      Aujourd'hui même, les bulletins de nouvelles de Radio-Canada référaient à «...meurtre et tentative de meurtre en lien avec l'attaque contre le rassemblement du parti Québécois au Métropolice en 2012».
      Pas question de «Pauline Marois» ni de la nouvelle «Première Première Ministre du Québec».

      Dans les années cinquante à l'école, on nous faisait peur avec les dangers de la «propagande communiste» qui n'avait aucune signification pour nous mais... on avait quand même peur.

      Comment peut-on se sentir à l'aise dans ce pays qui se permet de donner des leçons de démocratie de par le Monde ?

  • Marie Nobert - Abonnée 18 juillet 2016 04 h 08

    L'ère des «Wagabou»(!)

    Usenet!? Internet?! Les «Wagabou» vaincront par le nombre. Belle société à venir. Misère.

    JHS Baril

  • René Bourgouin - Inscrit 18 juillet 2016 06 h 42

    Bon, les médias sont les défenseurs vertueux des «faits»...

    Il est comique que les seuls qui sont mentionnés comme trafiquant les «faits» sont ceux qui énervent les médias: les leaders du «Leave» et Donald Trump...

    Donald Trump utilise le «taux d'activité» pour obtenir son 42%: environ 42% de la population active ne travaille pas pour une raison ou pour une autre.

    Il est effectivement simpliste de dire que ce sont tous des chômeurs. Mais en quoi la pratique officielle qui consiste à enlever des calculs du chômage ceux qui se sont découragés et ne cherchent plus de job est-elle moins mensongère que le 42% de Trump?

    Les 5%, 6% ou 8% de chômage que les statistiques nous annoncent à chaque mois, c'est de la frime. Il faudrait y ajouter les assistés sociaux aptes à l'emploi qui ont jeté l'éponge, les pré-retraités forcés mis sur la voie de garage et les autres qui tournent en rond dans le système scolaire en cumulant les formations qui ne mènent nulle part.

    Oui, parlons-en donc des faits.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 juillet 2016 08 h 26

      Il est plus facile de sermonner que d'éduquer.

      Le sermonneur n'a qu'à répéter la même ritournelle.
      L'éducateur doit étayer les raisons de son cours.

      C'est à nous d'aller soit vers la facilité du "tout cuit dans la bouche"
      ou la recherche de la "vérité objective" l'irréfutable réalité.

    • Eric Lessard - Abonné 18 juillet 2016 08 h 56

      Vous avez raison. Les 42% d'inactifs aux Etats-Unis sont un chiffre beaucoup plus significatif que le pourcentage officiel du chômage.

      Les électeurs de Trump sont nostalgiques d'une époque où l'Amérique fesait l'envie du monde. Dans les annés '70, un simple journalier américain pouvait gagner des salaires intéressants, au point de passer pour un bougeois par rapport à la majorité des autres pays du monde.

      De nos jours, cette population inactive dépend souvent d'une entraide familiale pour pouvoir survivre. Beaucoup d'Américains sont passés de la richesse à la survie.

    • Sylvain Rivest - Inscrit 18 juillet 2016 09 h 48

      @Eric Lessard,

      C'est pas faux ce que vous dites au sujet de ce passer glorieux des travailleurs des USA. Cependant, ce que personne ne dit, c'est que, cette descente aux enfers des travailleurs est le résultat de la délocalisation des emplois. Ceux qui ont détruit les USA sont les américains eux-mêmes et leur capitalisme extrême. Et Trump fait partie des traîtres de la nation qui s'enrichi à outrance. Maus personne n'ose attaquer les riches de peur de passer pour un communiste. À part, bien-sûr Sanders, mais ce dernier, comment est-il devenu riche? Depuis, près d'un siècle la richesse se s'accumule par spéculation ou en délocalisant les emplois.

      La richesse se fait toujours au détriment des autres. Très peu de gens sont devenu riche en travaillant.

    • Sylvain Lavoie - Abonné 18 juillet 2016 12 h 18

      Le 42% d'inactif inclut les personnes de moins de 18, donc les enfants et les ados, et celles de plus de 65 ans, dont la plupart sont légitimement retraitées. C'est quoi votre (son) problèmes avec le fait que les enfants de 8 ans et les octogénaires ne soient pas sur le marché du travail ?

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 juillet 2016 18 h 09

      Et, quant aux inactifs, n'oublions pas qu'il y a à peine quelques décennies, il était naturel qu'une mère de famille ne fût pas sur le marché du travail, donc qu'elle fût inactive selon cette définition.

      Ceci dit, j'ai vu un montage dans lequel M. Trump balançait plein de chiffres en ce qui a trait à ce pourcentage de chômeurs ou d'inactifs. Des chiffres toujours plus gros que la semaine précédente. Alors...

    • Cyril Dionne - Abonné 18 juillet 2016 19 h 49

      M. Bourgoin, ce ne sont pas les médias qui sont en cause, mais bien l'économie qui n'est pas fleurissante aux États-Unis. C'est seulement Wall Street et leurs amis du 1% qui s'enrichissent. L'écart entre les riches et les pauvres ne cesse pas d'augmenter au pays de l'oncle Sam. En fait, la disparité entre les riches et les pauvres est moins importante en Russie qu'aux États-Unis. C'est cela qui provoque une réaction contre l'establishment dans les deux partis principaux.

      Le libre échange avec des pays socio-économiquement inférieurs ne fait qu'accentuer la perte d'emplois dans les secteurs industrialisés. Les Américains ne fabriquent plus rien comme c'est le cas pour nous au Canada.

      Mme Clinton doit sa place comme première dame, sénatrice, secrétaire d’État à cause de son nom. Comme secrétaire d'État, elle a été atroce. Si la Libye est un pays déchiré aujourd'hui, c'est principalement grâce à son intervention militaire mal calculée.

      Clinton est subventionnée à 79% par les Super PACS, donc les riches du 1%. Pour Trump, c'est 25%. Rien à se réjouir là-dedans. C'est la candidate de l'establishment qui a autant de charisme qu'une plante verte. Rien de sexiste ici; on aimerait avoir une première femme candidate à la présidence américaine qui représente les vraies valeurs de la société américaine.

      Le phénomène Trump, bien que celui-ci soit répréhensif à peu près à tous les égards, il traduit bien la pensée des Américains qui ne sont aucunement multiculturaliste ou libre-échangiste ou bien mondialiste. Mauvaise nouvelle pour le 1%; les gens ne croient plus dans l'exceptionnalisme américain, mais bien encore au rêve américain. Le rêve américain n'est pas seulement l'espoir de devenir riche un jour, mais aussi d'élever sa famille dans une certaine dignité économique.

      Et je doute fort que les Américains soient prêts à élire une première femme, surtout une qui s'appelle Mme Clinton. Donald Trump sera le 45e président des États-Unis, pour le meilleur ou pour le p

    • Luc Normandin - Abonné 19 juillet 2016 09 h 23

      M. Dionne, vous dites: "M. Bourgoin, ce ne sont pas les médias qui sont en cause, mais bien l'économie qui n'est pas fleurissante aux États-Unis. C'est seulement Wall Street et leurs amis du 1% qui s'enrichissent. L'écart entre les riches et les pauvres ne cesse pas d'augmenter au pays de l'oncle Sam. En fait, la disparité entre les riches et les pauvres est moins importante en Russie qu'aux États-Unis. C'est cela qui provoque une réaction contre l'establishment dans les deux partis principaux.

      Le libre échange avec des pays socio-économiquement inférieurs ne fait qu'accentuer la perte d'emplois dans les secteurs industrialisés. Les Américains ne fabriquent plus rien comme c'est le cas pour nous au Canada."

      Et ce magnifique libre-échange, les médias ne nous l'ont-ils pas vendu, et ne continuent-ils pas à nous le vendre comme incontournable?
      La plupart des grands groupes de presse appartiennent à de richissimes élites qui ont leur agenda, qui n'est pas celui des peuples et ils en font usage pour leur bénéfice. On dit qu'en temps de guerre la vérité en prend pour son rhume. Le 1% est en guerre et il en fait ce qui lui plaît de la vérité.

    • Daniel Legault - Abonné 20 juillet 2016 11 h 31

      Utiliser le taux d'inactif de 42% pour remplacer le taux de chomage qui est de 4,9% sans explication est un mensonge et la personne qui le fait un menteur. Un point c'est tout.

      Nous devons nuancer nos raisonnements et éviter les raisonnonnements de type noir et blanc.

      Il y a des politiciens gris pale et d'autre gris foncé pour ne pas dire noir. Un politicien gris pale comme Hillary Cliton sera moins dommageable pour le monde et les États Unis qu'un politicien gris foncé comme Donald Trump.

  • François Dugal - Inscrit 18 juillet 2016 07 h 13

    Le mensonge

    "Plus un mensonge est gros, plus il est facile à faire accepter par la population."
    -Joseph Gœbels

  • Pierre Bernier - Abonné 18 juillet 2016 07 h 22

    Enjeu déterminant ?

    "...le déclin des médias de masse conduirait-il à une fin des nations" ?

    En tout cas, ce déclin accompagne celui d'une forme de gouvernance publique : celle par la représentation ?

    Quant à la "nation": n'est-ce pas autre chose qui évolue sous d'autres critères ?