L'ironie irakienne

L'ONU a tranché: impossible d'organiser des élections avant la fin du mois de juin, comme le souhaitaient les chefs de file de la majorité chiite. Le déficit de sécurité et la débaasification tous azimuts interdisent tout transfert des pouvoirs à un gouvernement élu, à court comme à moyen terme. À l'évidence, l'autorité en place est confrontée à l'imbroglio qu'elle a, pour une bonne part, engendré.

Avant toute chose, il faut peut-être rappeler que le dossier irakien a toujours été la chasse gardée du Pentagone, et non du département d'État. Des militaires, et non des diplomates. C'est donc Donald Rumsfeld, patron du Pentagone, et ses collaborateurs qui ont dessiné les contours de l'après-Saddam Hussein, tout en planchant simultanément sur la stratégie militaire. Pour tout ce qui a trait à l'après-guerre, ils avaient la certitude que le parachutage d'exilés à la tête du pays suffirait à asseoir durablement la démocratie. Leur argument? Ahmed Chalabi et ses acolytes ayant longtemps vécu en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs en Occident, ils avaient une maîtrise suffisante des us et coutumes inhérents à l'état de droit pour l'implanter en Irak. Et ce, assuraient-ils, rapidement.

La suffisance, car c'est de cela qu'il s'agit, qui habite Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, le numéro deux du Pentagone, et Richard Perle, le prince des ténèbres du Defense Policy Board, leur a fait commettre une première bévue. Ils ont tardé à nommer un administrateur civil. On se souviendra que l'ex-général Jay Gardner a commencé son mandat en janvier 2003 seulement.

Faute de temps, entre autres choses évidemment, Gardner avait élaboré un plan qui envisageait ceci: préserver les infrastructures ministérielles et bureaucratiques, laisser les fonctionnaires irakiens qui avaient supervisé le programme pétrole contre nourriture poursuivre leur boulot, disposer des cadres américains ici et là et, surtout, surtout, ordonner une débaasification légère. Si l'on en croit le long exposé signé par Judith S. Yaphe, chercheure principale à l'Institute for National Strategic Studies, dans la dernière livraison de l'excellente revue Current Story, cette histoire de débaasification est une des clés essentielles pour comprendre la rapide montée en force des leaders religieux chiites sur l'échiquier politique.

Gardner avait opté pour une purge douce parce qu'il avait compris qu'être détenteur d'une carte du parti d'Hussein donnait accès aux services de santé et à l'éducation. CQFD: tous les cadres, la majorité des professeurs et des médecins étaient membres du Baas davantage par intérêt personnel que par conviction politique ou idéologique. Qui plus est, le Parti Baas étant séculier, ses membres constituaient un paravent ou plutôt un frein aux ambitions des religieux. On le sait, Gardner fut rapidement démis, le Pentagone l'ayant jugé pas assez flexible.

À peine en poste, le nouvel administrateur, Paul Bremer, a commis trois erreurs. Il a tout d'abord commandé une débaasification dans tous les coins et recoins de l'appareil d'État. Paradoxalement, alors qu'il fut nommé après que la fin de la guerre officielle eut été déclarée, Bremer a ordonné le démantèlement de toutes les forces militaires et policières. Résultat net: il a mis au chômage 450 000 personnes qui auraient pu oeuvrer à la sécurité du pays. Sa troisième erreur est plus politique.

Bremer avait décidé de superviser la rédaction de la Constitution afin que soit clairement établie une séparation de la mosquée et de l'État. Rétrospectivement, on estime que, en optant pour une purge généralisée d'un côté et en boutant le religieux hors de la Constitution, Bremer a produit une contradiction qui s'avère aujourd'hui désastreuse. Les chefs de file du chiisme irakien, al-Sistani au premier chef, se sont engouffrés dans la porte grandement ouverte par l'absence de flair politique de Bremer. En un mot, al-Sistani a capitalisé à plein sur le vide produit par l'administrateur américain. D'autant plus que ce dernier a laissé Ahmed Chalabi signer toute une méprise.

Alors qu'il dirigeait à son tour, en septembre 2003, le Conseil de gouvernement provisoire, Chalabi a émis une directive pour que la chasse aux membres du Baas soit à la fois plus prononcée et plus large. Effet immédiat: la coalition mettait en prison les adversaires des religieux. La route dégagée, al-Sistani et ses collaborateurs ont eu beau jeu de s'introduire en exigeant des élections au suffrage universel. Les chiites étant largement majoritaires, ils sont quasi certains de remporter la mise.

L'Irak à deux pas de la république islamique! Ça doit être une ironie de l'Histoire.