Le dur combat contre l’obscurantisme

De Zhara Kazemi à Homa Hoodfar, l’Iran continue d’administrer la justice dans l’arbitraire et l’opacité absolus. Entendu que le gouvernement canadien doit faire tout son possible pour obtenir la libération de Mme Hoodfar. L’anthropologue montréalaise est victime — une victime parmi bien d’autres, du reste — de la guerre que livrent les ultraconservateurs aux voix dissidentes, celles des femmes au premier chef.

Le cauchemar que vit en Iran la Montréalaise Homa Hoodfar renvoie à celui qu’a vécu Zhara Kazemi, morte en détention à la prison d’Evin, il y a treize ans, coupable de rien d’autre que d’avoir exercé son métier de photographe. Coupable aussi d’avoir été une femme désobéissante, au fond. Au tour de Mme Hoodfar de se retrouver dans cette sinistre prison de Téhéran où elle est incarcérée depuis un mois.

Née en Iran, cette dame âgée de 65 ans vit à Montréal depuis 30 ans et dispose de la double nationalité. Professeure à la retraite de l’Université Concordia, elle est une chercheuse réputée dont la contribution à l’étude de la société civile iranienne est considérable. Elle a beaucoup écrit au sujet de la condition de la femme dans le monde musulman, notamment en Afghanistan, au Pakistan, en Indonésie et en Égypte. Ce qui ne peut évidemment que la rendre suspecte aux yeux des Gardiens de la révolution — lire : gardiens misogynes d’une lecture absurdement étroite de l’Islam.

Mme Hoodfar s’est rendue plusieurs fois en Iran. Elle y est retournée en février pour des raisons personnelles, mais aussi pour y poursuivre ses recherches, souhaitant en particulier observer le rôle des femmes aux élections législatives qui étaient sur le point de s’y tenir. Alors qu’elle s’apprêtait quelques semaines plus tard à prendre l’avion pour Londres, des membres des Gardiens sont allés fouiller son appartement et ont confisqué ses affaires et ses passeports. Elle aura été, au cours des trois mois suivants, convoquée plusieurs fois par les autorités aux fins d’interrogatoires.

Homa Hoodfar est détenue depuis un peu plus d’un mois et sa situation est des plus préoccupantes, d’autant plus qu’elle a des problèmes de santé. Des accusations auraient été déposées contre elle cette semaine, mais sans qu’on en indique la nature exacte. Sa famille avait récemment indiqué à la CBC qu’elle était apparemment emprisonnée au prétexte officiel de « coopération avec un État étranger ». Au demeurant, Mme Hoodfar n’est pas la seule dans cette situation. Des accusations ont également été portées lundi contre trois autres personnes, deux Irano-Britaniques et un Irano-Américain. Il se trouve en fait que les détentions de citoyens étrangers d’origine iranienne se sont multipliées ces derniers temps — ce qui s’explique avant tout par la résistance du camp ultraconservateur aux efforts d’ouverture du président modéré Hassan Rohani, arrivé au pouvoir en 2013, et à la conclusion de l’accord international de Vienne sur le nucléaire, l’année dernière.

Possible qu’il y ait dans l’arrestation de Mme Hoodfar une part de marchandage diplomatique avec Ottawa. Mais il faut probablement surtout y voir le signe d’une profonde allergie idéologique de ces ultras à toute idée d’« ingérence étrangère » — sociale, culturelle, féministe…

Les dernières élections législatives n’ont pas calmé cette réaction, puisque les élus de la liste Espoir, coalisant réformateurs et modérés, y ont effectué une percée remarquable en redevenant, pour la première fois depuis 2004, le plus important groupe parlementaire au sein de la nouvelle Assemblée. Qui plus est, ces législatives ont donné lieu à l’élection d’un nombre record de femmes (14 au total), en majorité réformistes. Résultat doublement intéressant au vu du fait que les neuf députées de l’Assemblée sortante étaient toutes très conservatrices.

De sorte que « Homa est devenue un pion dans la lutte de pouvoir entre durs et modérés du régime », analysait en entrevue son ami et collègue Ziba Mir-Hosseini. Reste tout compte fait que M. Rohani n’est pas objectivement en position de force : le président est sans autorité sur les services de renseignement et de sécurité qui, relevant de l’ayatollah Khamenei, sévissent en toute impunité. L’Iran est une dictature bien avant d’être une démocratie.

Qu’y peut le Canada ? Il n’a pas d’ambassade à Téhéran, ce qui n’arrange rien. Pour autant, cela ne doit pas l’empêcher de remuer ciel et terre pour obtenir la libération de Mme Hoodfar. Sa détention est emblématique de la répression épouvantable que subissent les voix progressistes en Iran.

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12 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 13 juillet 2016 06 h 58

    Des pressions!

    Que le plus de Canadiens possibles demandent la libération de Mme Hoodfar! Tout pays(gouvernement) tient compte des pressions extérieures; les pays ne sont pas des îles, mais des presqu'îles, l'Iran inclus.

    Michel Lebel
    Ancien professeur de droit international public

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 juillet 2016 08 h 37

    Bien dit

    Ce qui relie de cas de Raïf Badawi (l'époux d'une canadienne) ou du cas de la canadienne Homa Hoodfar, c'est le fait qu'ils sont prisonniers de régimes totalitaires et que l'efficacité de la diplomatie canadienne est à peu près nulle.

    Les Canadiens ne peuvent pas compter sur le Canada pour les défendre à l'Étranger.

    Rappelons-nous que le Canada est probablement le seul pays au monde à avoir aidé les tortionnaires de Guantanamo à arracher un plaidoyer de culpabilité à Omar Khadr. Il y une nuance entre manquer d'enthousiasme à défendre un citoyen du pays et aider une puissance étranger qui manque de preuve à le condamner.

    Les diplomates canadiens excellent durant les cocktails et les réceptions diplomatiques. Autrement...

  • Bruno Giroux - Abonné 13 juillet 2016 10 h 19

    Pourquoi est-elle allée dans ce pays

    Je suis toujours étonné de voir que des citoyennes et des citoyens canadiens se rendent dans des pays politiquement instables. Une fois pris dans une souricière, ils demandent au Canada de les tirer de là!

    Pourquoi se rendre dans ces pays même pour y compléter de savantes études ?

    Y a en marre de payer pour ces insouciant(e)s.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 14 juillet 2016 06 h 42

      D'accord avec vous...

  • Nadia Alexan - Abonnée 13 juillet 2016 11 h 04

    Pas d'excuses pour justifier l'intégrisme et la misogynie.

    C'est vraiment dommage, que dans le cadre du multiculturalisme, il y a encore des gens qui trouvent des excuses pour justifier l'intégrisme et l'obscurantisme au nom de la culture, les traditions et l'identité, qu'ont pratiquent chez nous, avec impunité. Il faudrait que nos gouvernements prennent leur responsabilité au sérieux pour interdire les pratiques intégristes et misogynes, soit ici ou ailleurs. Le gouvernement Trudeau doit tout faire pour sortir cette pauvre professeure des tentacules des mullahs.

  • Cécile Comeau - Abonnée 13 juillet 2016 14 h 04

    Sur la pointe des pieds

    Ballet diplomatique ou ambassade, quelle négociation digne de ce nom peut-elle se faire avec des régimes aussi abjects, Iran ou Arabie saoudite, pour ne nommer que ceux-là ? Et puis, je me demande si madame Hoodfar pèsera bien lourd dans la balance, quand viendra le temps de négocier la vente des avions de la compagnie Bombardier avec l'Iran. Le commerce passe bien avant les droits de la personne. Pourvu que l’argent rentre dans les caisses, peu importe le reste. La preuve en est les décennies qu’il a fallu attendre, avant que le Canada et les pays dits civilisés décident d’en finir avec le régime de l’apartheid en Afrique du Sud.

    Aussi, il y a d’autres considérations « politiques » à Ottawa dont il faudrait peut-être tenir compte maintenant, dans sa volonté réelle d’extirper madame Hoodfar des mains de ses geôliers. Il y a celles des amis ici, à la Chambre des communes. En effet, le Huffington Post du 01-07-2016 publiait un article rédigé par François Doyon et intitulé L'islamisme au Canada: sortons-nous la tête du sable, et duquel je cite un court paragraphe où il est écrit textuellement ceci : « Justin Trudeau a nommé en décembre 2015 Omar Alghabra au poste de secrétaire parlementaire du ministre des Affaires étrangères. Alghabra est en faveur de l'implantation de tribunaux de la charia au Canada et il a siégé comme président de la Canadian Arab Foundation, un organisme déclaré « radical et antisémite » par le gouvernement canadien. ».

    Ce détail d’une importance capitale a « échappé » à nos journalistes ou il a été censuré délibérément par nos chefs d’antenne et nos chefs de pupitre d’un océan à l’autre. Je me demande bien qui va se décarcasser à Ottawa pour sortir madame Hoodfar d’Iran, avant qu’elle ne connaisse le triste sort de madame Kazemi. Chiite ou sunnite, la charia reste la même partout.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 13 juillet 2016 15 h 15

      Excellente observation, merci de souligner ce "détail".

    • Colette Pagé - Inscrite 13 juillet 2016 17 h 45

      Honte au PM d'avoir fait un choix aussi discutable d'Omar Alghabra au poste influent de secrétaires parlementaire du Ministre des Affaires Étrangères. N'incombe-t-il à Stéphane Dion de sensibiliser le PM à cette nomination hautement scandaleuse.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 13 juillet 2016 18 h 58

      Excellent commentaire. Merci de souligner ce "détail". Mon propre message n'a pas passé le test de la censure. L'Iran, comme tous les régimes islamiques, n'a pas retifié la Déclaration universelle des droits de l'homme, il est donc erroné de considérer ce cas sous cet angle.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 13 juillet 2016 19 h 01

      J'ajouterais que l'Iran rejette la double nationalité de ses ressortissants qui croit erronnément que cette dernière les protègera, tout comme l'immunité diplomatique.