Terreaux fertiles

Il ne faut pas perdre de vue que l’attentat commis dans la nuit de samedi à dimanche à Bagdad s’est produit sur fond de crise politique et de vif ressentiment populaire à l’égard du gouvernement. La dynamique est parente au Bangladesh, où l’attentat perpétré deux jours plus tôt à Dacca a fait au moins 20 morts. Voici, dans un cas comme dans l’autre, des politiciens qui passent autant de temps à se battre entre eux qu’à tenter d’endiguer le groupe État islamique (EI).

Le gouvernement irakien du premier ministre Haïder al-Abadi et ses alliés occidentaux croyaient pourtant avoir frappé un grand coup contre le groupe EI en parvenant finalement à reprendre Fallouja la semaine dernière — comme la ville située à quelques dizaines seulement de kilomètres de la capitale abritait une quinzaine d’ateliers de fabrication de véhicules piégés. Mais loin de vraiment briser le groupe EI, la destruction de ces ateliers a plutôt mis en évidence la capacité de l’organisation terroriste à rebondir et, au vu des attentats commis à quelques jours d’intervalle à l’aéroport d’Istanbul puis dans un restaurant de Dacca, à étendre ses tentacules.

S’il est clair que la campagne aérienne lancée il y a maintenant près de deux ans a réussi à amputer considérablement le territoire du « califat » en Irak et en Syrie, il ne l’est pas moins que le groupe EI est parvenu, mieux qu’al-Qaïda, à internationaliser ses réseaux. Preuve si besoin était que la solution au problème n’est pas seulement militaire. Pour autant, déplorait récemment le directeur de la CIA, John O. Brennan, les gouvernements sont fort lents à prendre acte des métamorphoses de l’ennemi.

Pour avoir fait plus de 200 morts, l’attentat commis dans le quartier bagdadi de Karrada est l’un des plus meurtriers jamais perpétrés en Irak. Les gens s’y trouvaient par centaines pour faire des courses en vue de la fête qui marquera la fin du ramadan, mercredi. Là aussi, la liberté a été attaquée, comme à Paris et à Orlando.

L’attaque est aussi venue gonfler la colère des Irakiens à l’égard d’un gouvernement inefficace à tous points de vue, et pas seulement sur le plan de la sécurité, un gouvernement plongé depuis des mois dans une crise politique dont on ne voit pas le bout. De grandes manifestations populaires avaient eu lieu à l’été 2015, au cours desquelles des milliers d’Irakiens, excédés par les coupures d’électricité, avaient dénoncé l’incompétence et la corruption des autorités. Sur ce, le gouvernement Abadi avait promis tout un train de réformes économiques et politiques — mais qui n’ont toujours pas été concrétisées, vu l’incapacité de la classe politique à surmonter ses divergences. Avec le résultat que de nouvelles manifestations antigouvernementales ont éclaté au printemps lorsque, à l’appel de l’influent chef religieux chiite Moqtada Al-Sadr, ses partisans ont réussi à forcer l’entrée de cette forteresse qu’est la fameuse « zone verte » de Bagdad et à entrer dans le Parlement.

Treize ans après l’invasion anglo-américaine et les promesses de démocratie florissante faites par George W. Bush, les médias continuent de nous rapporter régulièrement les violences que subissent les Irakiens, au point d’ailleurs de nous y rendre insensibles. La dérive autoritaire du président Erdogan, en Turquie, est une autre thématique bien documentée par les actualités. On entend moins souvent parler du Bangladesh (150 millions d’habitants et quatrième pays musulman du monde). Or, depuis un an et demi, des groupes djihadistes y ont commis une cinquantaine d’assassinats ciblés — de défenseurs de la laïcité, d’intellectuels, de membres de minorités religieuses et de militants gais. L’attentat commis vendredi à Dacca annonce un crescendo dans la terreur que subissent les Bangladais. Mais là encore, il est manifeste que leur gouvernement prend prétexte de toute cette violence pour s’en prendre plutôt à ses opposants politiques — dans un contexte où, par ailleurs, ce n’est de toute évidence qu’une question de temps avant que le groupe EI, s’enracinant maintenant au Bangladesh, n’aille faire du grabuge dans l’Inde voisine.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 juillet 2016 01 h 12

    Le mythe de la solution militaire

    Tout comme Al-Qaida, l’État islamique n’a pas besoin de contrôler un territoire pour commettre des attentats.

    La guerre en Afghanistan est officiellement terminée depuis 14 ans. Depuis, Al-Qaida est simplement devenue une organisation clandestine. C'est elle qui tuait encore récemment des Québécois au Burkina Faso.

    C’est ce qui attend l’État islamique. Déjà, grâce à la complicité des banques libanaises, une bonne partie de ses immenses liquidités de l'ÉI (acquises lors de la prise de Mossoul, où se trouvaient les réserves de la banque d’Irak) ont été investies dans des paradis fiscaux.

    Vaincu militairement, l’ÉI pourra financer pendant des années des attentats. Parce que le terrorisme est une business. La révolte est gratuite mais le terrorisme coute cher.

    Ce sont les vendeurs de canons, ceux-là mêmes responsables du désastre actuel au Moyen-Orient qui veulent nous faire croire que plus de guerres résoudra le chaos issu de la guerre.

    La racine du mal est idéologique. C’est le prosélytisme saoudien, financé à hauteur de dizaines de milliards de dollars qui répand la guerre partout où les imams à sa solde prêchent son idéologie haineuse.

    Aux lecteurs intéressés, je suggère la lecture du texte 'Le prosélytisme de l’Arabie saoudite' que j'ai écrit sur mon blogue.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 5 juillet 2016 15 h 31

      Oui, il faudrait traquer et tarir les sources de financement de cette hydre tentaculaire.