Observons-le

Le scandale des commandites est sans nul doute la plus grosse bombe politique qui ait jamais frappé un gouvernement au Canada. L'explosion a fait beaucoup de blessés, parmi lesquels on dénombre au premier chef Jean Chrétien et Paul Martin. Tous deux n'ont pas fini de rendre des comptes.

On ne peut manquer de rappeler, lorsqu'on traite de ce scandale, que le Parti libéral du Canada avait été porté au pouvoir en 1993 en promettant une moralité exemplaire. Les faits révélés cette semaine par la vérificatrice générale Sheila Fraser permettent de porter un jugement d'ensemble sur la question. On doit — le mot ne sera pas trop fort — qualifier l'attitude du premier ministre Chrétien et de l'ensemble de son gouvernement de faillite morale. Jamais, dans l'histoire contemporaine du Canada, l'abus de biens sociaux aura-t-il été porté à un tel degré et toléré aussi longtemps.

La responsabilité de Jean Chrétien est en cause à un double titre, à la fois comme premier ministre et comme chef du Parti libéral du Canada. L'ex-premier ministre a voulu ce programme spécial de commandites pour «sauver» le Canada au lendemain de la quasi-défaite référendaire en 1995. Il l'a par la suite cautionné et défendu, invoquant l'urgence nationale. Sa première faute aura été de permettre la transgression des normes administratives du gouvernement. La prudence aurait à tout le moins exigé que soient mis en place des contrôles pour éviter tout dérapage. Le mauvais exemple est venu de haut.

Jean Chrétien n'aura pas bénéficié personnellement du scandale des commandites. Son intégrité personnelle ne saurait être en cause sur ce plan, mais il aura permis que d'autres en profitent. Il ne le savait peut-être pas, mais il aurait dû le savoir, être prévenu. Lorsqu'il a su, il a poursuivi sur sa lancée et cherché à enterrer l'affaire. Il a fait en sorte que la bombe explose dans les mains de Paul Martin. Néanmoins, il devra s'expliquer devant la commission d'enquête qui vient d'être créée.

Le nouveau premier ministre se défend âprement. Il ne veut pas porter la responsabilité de ce scandale, mais il ne pourra pas y échapper totalement. Il a été membre du gouvernement Chrétien et en a été solidaire. Quelles que soient les explications qu'il donnera, il ne pourra pas écarter tous les soupçons. Devant une situation aussi grave, le moins aurait été qu'il pose des questions et que, à titre de ministre des Finances, il s'interroge sur l'allocation des ressources. Il ne semble pas l'avoir fait. Les élections venues, il doit s'attendre à ce que, à travers lui, on juge le gouvernement Chrétien, dont il a été le numéro deux pendant neuf ans.

La seule façon pour Paul Martin de minimiser les dommages est de se distancer du gouvernement précédent et d'éloigner du sien tous ceux qui ont été associés directement ou indirectement au programme de commandites. S'ils occupent des fonctions au gouvernement ou dans ses sociétés d'État, il doit, sans préjuger de leur responsabilité criminelle, leur demander de démissionner. Il doit faire le même ménage au Parti libéral.

Le premier ministre a promis d'être impitoyable. Il doit l'être et cesser d'hésiter, comme il en a l'habitude lorsqu'il se trouve dans des situations délicates. «Just watch me», a-t-il dit en reprenant les mots de Pierre Elliott Trudeau. De fait, tous les Canadiens l'observeront et le jugeront sur sa capacité à agir. Il aura peut-être besoin de quelques mois de plus avant de déclencher des élections, mais s'il compte sur le temps pour faire oublier ce scandale, il se trompe. Il ne pourra pas échapper au jugement des électeurs, qui savent être sévères. À défaut de pouvoir renvoyer les libéraux dans l'opposition, comme ils l'ont fait avec les conservateurs en 1993, les électeurs pourraient bien leur imposer un gouvernement minoritaire. Ce serait bien mérité.

bdescoteaux@ledevoir.ca

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