Ballon dégonflé

Faut-il être cynique ou soupirer d'exaspération? Seul un ministre pouvait croire que tout nouveau demandeur d'aide sociale réussirait à être référé en 24 heures à Emploi-Québec afin d'être dirigé vers un emploi ou une formation.

Un bilan réalisé par le ministère de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille indique plutôt, comme le révélait hier Le Devoir, que cette prise en charge s'étend sur 32,4 jours — six semaines! De même, 41 % seulement des demandeurs sont référés et non la totalité d'entre eux comme l'avait promis le ministre Claude Béchard.

Celui-ci avait annoncé ses intentions, sa «nouvelle philosophie», en juillet: tous au travail, et vite, par l'entremise d'Emploi-Québec avec des pénalités pour les récalcitrants! Leur irréalisme — dont pouvait témoigner le moindre agent d'aide sociale — faisait déjà voir que soit le ministre était mal informé, ou qu'il méconnaissait ses dossiers, soit qu'il faisait preuve d'une immense naïveté. M. Béchard a d'ailleurs dû, dès décembre, corriger le tir et renoncer à sortir de l'assistance-emploi (l'euphémisme qui a remplacé l'aide sociale!) les 25 500 ménages prévus quelques mois plus tôt.

Le ministre affirmait néanmoins que, depuis le 6 octobre, Emploi-Québec voyait dans les 24 heures les nouveaux assistés sociaux, ce qu'il réitérait pas plus tard qu'il y a trois semaines. Grâce au ciel, le bilan qui vient de lui être livré l'obligera enfin à se rajuster à la réalité.

Surtout, M. Béchard devrait prendre la mesure de son ministère: s'y concentrent toutes les contingences humaines, de celles qui enquiquinent les programmes ministériels les mieux ficelés. C'est précisément cette dimension qui avait échappé au ministre lorsqu'il avait voulu imposer aux CPE une limite de 26 jours de congé par enfant, jours fériés et congés de maladie compris, au désespoir des parents qui ne voyaient plus comment ils arriveraient à prendre des vacances avec leur bambin.

L'aide sociale relève de la même dynamique. Des enfants, un emploi à des kilomètres et pas de voiture pour s'y rendre ou des transports en commun défaillants, un manque de qualifications, des problèmes à travailler en équipe... La liste des empêchements à l'emploi est aussi longue que le sont les revers de la petite vie: ce sont d'ailleurs ces raisons que le bilan énonce pour expliquer les ratés du nouveau système.

Bien sûr, des ajustements institutionnels peuvent être faits: un guichet unique donnant accès à différents services gouvernementaux, un meilleur arrimage avec Emploi-Québec afin que les assistés sociaux qui y sont reçus soient vraiment des gens pouvant être intégrés à un emploi. Car «apte au travail» et «employé désirable» ne sont pas nécessairement synonymes!

Mais ces visions de papier ne remplaceront jamais la sensibilité, qui manque à tant de politiciens, à ce qui est vraiment vécu sur le terrain. Les objectifs qui en découlent sont peut-être plus modestes, mais les ministres s'évitent ainsi les manchettes qui dégonflent leurs plus beaux ballons.

jboileau@ledevoir.ca

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