Le tabou demeure

Comment expliquer le peu d’attention portée au procès de Richard Henry Bain ? Il semble que l’on ait bien rapidement banalisé l’attentat de la soirée électorale de 2012, que Bain est accusé d’avoir perpétré. Ainsi semblons-nous collectivement refuser de voir le caractère politique de ce geste s’apparentant à du terrorisme.

Le soir du 4 septembre 2012, une arme enrayée a permis au Québec d’éviter un carnage qui aurait pu ressembler à celui du Pulse, à Orlando. Lors de cette soirée électorale au Métropolis, à Montréal, il ne faut jamais l’oublier, il y a eu un mort, Denis Blanchette, et un blessé grave, Dave Courage. Or, le procès du présumé coupable, Richard Henry Bain, se déroule depuis quelques semaines dans une sorte d’indifférence. L’ancien politicien Mario Dumont confiait récemment sa surprise que « ce qui entoure le procès ne soit pas entouré de plus d’attention ». Il a raison.

Comment l’expliquer ? Il se peut qu’en ce début d’été on ne soit pas désireux de ressasser ce terrible événement. De plus, il y a près de quatre ans qu’il s’est produit. Le gouvernement a changé. Les procédures judiciaires ont affreusement traîné. La justice peut être d’une lenteur… Il se peut aussi qu’on ne veuille pas voir certaines choses dans cet événement. Son aspect politique ; son caractère apparemment terroriste.

Si un homme — même très déséquilibré — avait tenté d’assassiner, le soir même de sa victoire, un nouveau premier ministre fédéraliste et les militants qui l’entourent en hurlant des slogans séparatistes, indépendantistes, souverainistes ou même nationalistes, gageons que les choses seraient différentes. Le débat public aurait été nourri. Des hordes de médias de tous les coins de la fédération seraient venues couvrir le procès. Il y aurait sans doute moult analyses sur l’effet potentiellement meurtrier de toute idéologie s’apparentant à du nationalisme.

Est-ce à dire qu’ici, dans le cas de Bain, nous devrions faire un procès généralisé contre les communautés et médias anglophones, farouchement hostiles au Parti québécois ? Leur imputer une responsabilité directe dans les événements du 4 septembre 2012 ? Évidemment pas. Des liens de cause à effet entre un « climat social », un « climat médiatique » et le geste d’un homme désaxé qui s’est radicalisé seul avant de passer à l’acte sont extrêmement difficiles — et périlleux — à faire.

En revanche, il est facile de réduire un tel geste à la « folie » de son auteur. Dans le cas de Bain, c’est ce que plusieurs se sont employés à faire, dès le lendemain du drame. Évidemment, l’allure de l’homme — en robe de chambre, cagoule sur la tête — renforçait cette thèse d’un demeuré en perte de contrôle.

Dans d’autres situations toutefois, et malgré des allures comparables, la notion de « tireur fou » a rapidement été écartée, discréditée. On ne peut nier par exemple que l’assassin de 1989 à Polytechnique, Marc Lépine, fût aux prises avec de sérieux problèmes psychologiques. Il reste que son crime et sa lettre d’intention exposent des motifs foncièrement misogynes. Le dire ne disculpe pas la maladie mentale ; le dire ne fait pas non plus de chaque homme un Lépine potentiel. Le dire conduit tout simplement à ne pas s’aveugler sur ce déterminant sociétal du crime.

Or, le procès en cours nous fait comprendre plus que jamais à quel point les motifs de Bain étaient politiques. Il a confié dans une vidéo avoir voulu perturber la soirée électorale du Parti québécois : « J’y suis allé pour empêcher [la nouvelle première ministre] Marois de faire son discours ou de célébrer [sa victoire]. » Dans une autre vidéo, il parle de la séparation de Montréal d’avec le reste du Québec. « Il est temps pour tous les Canadiens de jouer le jeu des séparatistes, peut-on entendre. Les séparatistes vont comprendre leurs propres règles. » Le soir de l’attentat, il parlait de « payback » (« revanche ») des « Anglais ».

En décembre 2012, quand la politicienne visée, Pauline Marois, avait qualifié publiquement les événements du 4 septembre d’« attentat politique », certains lui ont reproché d’exagérer. Le Devoir, dans cette page, avait réclamé qu’on lève le tabou.

L’acte d’accusation de M. Bain aurait même pu contenir le crime de terrorisme. Le terme est ambigu, galvaudé politiquement. Mais le Code criminel, à son article 83.01, en propose une définition qui aurait pu s’appliquer. Elle a même été invoquée en 2012 — puis retirée — pour accuser des militants étudiants qui avaient perturbé les activités du métro en y plaçant des engins fumigènes. Bain a agi seul ? Comme Zehaf-Bibeau et Couture-Rouleau, non ? Tout cela mérite débat, assurément.

72 commentaires
  • Sylvain Rivest - Inscrit 30 juin 2016 00 h 42

    Un loup solitaire

    Légitimé pour la cause... des fédéralistes.

    Bonne analyse m. Robitaille, merci.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 juin 2016 13 h 51

      Mais loup solitaire ou non, si le gouvernement avait invoqué la loi antiterroriste dans ce cas, l'auteur de l'attentat ne serait pas traité aux petits ognons et on ne donnerait pas suite à ses moindres caprices.

      Savez-vous que le gouvernement Couillard finance ses procédures judicières? Puisqu'il se dit ruiné, les contribuables québécois lui avancent l'argent dont il a besoin avec la certitude absolue que jamais il n'aura les moyens de rembourser cette dette.

      Donc les Indépendantistes, en tant que contribuables, paient pour tenter de faire innocenter quelqu'un qui voulait les tuer.

      S'il était plutôt emprisonné en tant que terroriste, je serais supris que la loi de Harper à ce sujet permette autant de gentillesse à son égard.

    • Donald Bordeleau - Abonné 1 juillet 2016 00 h 14


      C'est une triste période pour la sécurité et la liberté. Toutes nos pensées pour la France, Orlando et la Turquie.

      Après 150 morts à Paris, il est important de bien réfléchir pour la suite de futurs événements par des loups solitaires en cavale ici au Québec. Comme l’attentat terrorisme commis par Richard Henry Bain en 2012 dont Monsieur Couillard ne parle pas de ce qui aurait pu être un carnage. Triste de banaliser cet événement.




      Outre le Quebec Bashing dans le Canada ne se gène pas, il origine aussi des médias anglophones du Québec qui monte en épingle des faits souvent divers.




      Pour exemple le 7 sept 2012 de lire les commentaires des lecteurs sur le site des nouvelles de la CBC. Le niveau de haine face aux francophones est vraiment sidérant.



      L'apartheid feutré d'autrefois de la communauté anglophone n'est pas mort au Québec.




      http://jemesouviens.biz/25-avril-1849-incendie-du-

    • Donald Bordeleau - Abonné 1 juillet 2016 00 h 52

      C'est une triste période pour la sécurité et la liberté. Toutes nos pensées pour la France, Orlando et la Turquie.

      Après 150 morts à Paris, il est important de bien réfléchir pour la suite de futurs événements par des loups solitaires en cavale ici au Québec. Comme l’attentat terrorisme commis par Richard Henry Bain en 2012 dont Monsieur Couillard ne parle pas de ce qui aurait pu être un carnage. Triste de banaliser cet événement.

      Outre le Quebec Bashing dans le Canada ne se gène pas, il origine aussi des médias anglophones du Québec qui monte en épingle des faits souvent divers.

      Pour exemple le 7 sept 2012 de lire les commentaires des lecteurs sur le site des nouvelles de la CBC. Le niveau de haine face aux francophones est vraiment sidérant.

      L'apartheid feutré d'autrefois de la communauté anglophone n'est pas mort au Québec.

      http://jemesouviens.biz/25-avril-1849-incendie-du-

  • Yves Côté - Abonné 30 juin 2016 04 h 19

    Rien nest grave...

    Rien n'est grave lorsque ce sont des Québécois amoureux de la liberté qu'on tue ou tente de tuer.
    Monsieur Robitaille, merci très sincèrement de vous tenir debout comme vous le faites aujourd'hui, devant tous l'aplat-ventrisme de nos médias qui d'évidence, démontre qu'ils ne se rappellent rien de la signification de "Je Me Souviens" !
    S'il fallait que la justice des pays touchés par le terrorisme dédouane ainsi d'accusations criminelles, pénalement en ne portant pas d'accusation d'acte terroriste et publiquement en faisant tout pour que le procès se passe dans le silence médiatique, parce que les individus qui commettent leurs gestes montrent qu'ils sont déséquilibrés, je pense que tous les journalistes du monde et leurs employeurs en auraient long à dire.
    Mais comme c'est au Canada et que les gestes ont été portés contre leurs "ennemis", puisque c'est ainsi que plusieurs Canadiens, élus ou pas, nous qualifient, tout se déroule sans encombre.
    Dans "le plus meilleur pays du monde", rien de choquant en ces veilles de vacances d'été pour tout le monde que d'obéir au silence attendue par les autorités gouvernementales actuelles (le moment pour entendre la cause n'a-t-il pas d'ailleurs été bien choisi pour en favoriser la chose ?).
    Heureusement que mon journal et un de ses journalistes n'acceptent pas de participer à l'anesthésie générale tant désirée et favorisée !

    Bravo !

  • André Nadon - Inscrit 30 juin 2016 04 h 26

    La machine en marche!

    Qui est surpris du peu de manchettes sur l'attentat de Bain, quatre ans après les faits?
    Ce procès est l'illustration par excellence de la cage à homards dans laquelle nous sommes enfermés depuis 1763.
    Les adversaires des indépendantistes savaient de quoi ils parlaient quand ils ont insisté sur l'exemple de la cage à homard que Parizeau avait utilisé lors d'un de ses discours.
    Le plus navrant est que se sont toujours des parvenus comme Cartier, Trudeau, Chrétien, Charest, Couillard, etc., qui en sont les promoteurs, sous le regard bienveillant du ROC.
    Il est significatif que seul Le Devoir ose signaler cette anomalie dans un monde de communications à outrance, le seul journal vraiment indépendant.
    Comment croire que l'Indépendance des peuples est dépassée, comme certains mondialistes essayent de nous faire croire?

  • Jean-Marc Simard - Inscrit 30 juin 2016 04 h 46

    Vous avez raison...

    Vous avez raison de vous questionner sur le pourquoi le procès de Bain passe presque sous silence...Est-ce parce que l'on croit que Bain est tout simplement un déséquilibré attirant pitié et indulgence ? Est-ce parce que nous ne voulons pas voir ni analyser le phénomène politique qui se cache dessous son geste cherchant la terreur ? Est-ce que c'est parce que les Québécois comprennent ce geste et qu'ils l'absouent d'emblée ? Allez donc savoir pourquoi Bain ne s'est pas excusé ni cherché à se disculper ? La révolte anglophone est-elle aussi ou plus intense que celle des francophones ? Seul un bon metteur en scène pourrait, je crois, comprendre quelque chose à ce scénario macabre du 4 septembre 2012...

  • Jacques Morissette - Inscrit 30 juin 2016 05 h 12

    Un texte vraiment très objectif d'Antoine Robitaille.

    Le texte d'Antoine Robitaille est très objectif. Que je sois fédéraliste ou nationaliste n'a pas de lien avec ce que je viens d'écrire. L'autre soir, j'écoutais les nouvelles à Radio-Canada à ce sujet; Richard Henry Bain, vu un peu sous l'angle décrit par le texte de M. Robitaille. Il y a l'extrait d'un enregistrement de R. H. Bain que Radio-Canada a passé et que j'ai écouté.

    Richard Henry Bain y parle de l'événement sur un ton quasi mielleux. C'est en français, les temps laissent à désirer. C'est difficile de savoir s'il parle avant ou après le fait? Après l'avoir écouté, je me suis dit tout simplement: "Ils vont bientôt dire qu'il a fait tout ça uniquement pour se défendre." Je vous jure que c'est le "feeling" que j'ai eu, suite à ce reportage.