L’électrochoc

Les leaders européens jurent qu’« il n’y aura pas de renégociation » avec Londres et attendent de la Grande-Bretagne qu’elle quitte l’Union « au plus vite ». Question de tenter d’endiguer les oppositions que ce référendum enfièvre à la grandeur du continent. Que Bruxelles le veuille ou non, le stupéfiant vote britannique pour le divorce d’avec l’EU ouvre une boîte de Pandore.

Les élites pro-européennes s’imaginaient donc pouvoir calmer indéfiniment la désaffection populaire sans procéder à un sérieux examen de conscience. Et se contenter de diaboliser les ultraconservateurs de tous bords. Le vote pro-Brexit avise l’Union européenne (UE) du fait qu’elle a l’impérieux devoir de se démocratiser, de sortir de son opacité et de se faire plus attentive, si tant est que cela soit possible dans l’ordre actuel des choses. Certes, la crise migratoire pollue les débats, en excitant un peu partout les objections identitaires les plus laides, mais la colère qui vient de se manifester en Grande-Bretagne par une petite majorité de 52 % des voix contre 48 % est aussi et peut-être surtout un coup de gueule historique contre un capitalisme qui se mondialise aux dépens du commun des citoyens. « Vote Leave, take back control » : les tenants de la sortie de l’Union n’auraient pas vraiment pu trouver un slogan plus proche des angoisses d’une grande partie de la population. C’est un vote qui vient surligner la déconnexion des gouvernements d’avec les réalités du chômage, de la stagnation des salaires et des bouleversements sociaux induits par la révolution technologique.

Cet incroyable résultat, une éventualité que les élites pro-européennes — de Londres à Bruxelles en passant par Paris et Berlin — n’auront pas eu l’intelligence d’envisager, ouvre une boîte de Pandore : il donne du grain à moudre aux europhobes de tout le continent. « Une victoire pour la liberté ! » s’est exclamée sur Twitter Marine Le Pen, chef du Front national. Pour la liberté de se replier sur soi, oui… S’annoncent pour la communauté européenne des années sous le signe de tous les dangers. Ou elle se désintègre lentement ou elle prend acte de cet électrochoc pour cesser de s’accrocher au statu quo et pour sortir la tête de ses sables bancaires et financiers.

 

Il ne faut pas perdre de vue, cela dit, que les Britanniques se sont pratiquement séparés par le milieu quant au Brexit. Clivage générationnel : les trois quarts des jeunes auront apparemment voté pour le camp du Remain, selon un sondage YouGove, pendant que les plus vieux ont généralement choisi de rompre. Failles régionales et culturelles : Londres (60 % des voix), l’Irlande du Nord (56 %) et l’Écosse (dans une proportion de 62 %, ce qui annonce la tenue d’un second référendum autour de son projet d’indépendance) ont voté pour le Remain. D’où cette inquiétude exprimée en éditorial par le quotidien The Guardian : c’est l’idée même de la Grande-Bretagne — et son tissu social — qui est remise en cause par ce résultat référendaire, avec risque d’implosion à la clé.

Horizon d’autant plus troublant et instable que les Britanniques se trouvent à sauter dans un vide que meubleront les forces politiquement et socialement les plus conservatrices du pays, pour ne pas dire les plus réactionnaires. Beaucoup de nostalgiques de l’Empire et de vieux « thatchéristes » parmi tous ces « Brexiters »… Ce qui ne préfigure pas un climat social placé sous le sceau de l’ouverture et de la tolérance.

Mais à qui les Britanniques sont-ils donc allés faire confiance ? Et pourquoi faut-il que la critique qui mérite d’être faite de la construction européenne soit à ce point captée par la mouvance ultraconservatrice ?

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