De fausses excuses

La promesse libérale était claire. « Un appel d’offres ouvert et transparent pour remplacer les CF-18 » serait lancé « immédiatement » après l’élection d’un gouvernement Trudeau. Mais au début du mois de juin, le «National Post» nous apprenait que le gouvernement envisageait d’acheter des avions de chasse Super Hornet pour remplacer quelques-uns des CF-18, le tout sans appel d’offres. Les libéraux ne l’ont pas nié et avaient même un prétexte tout prêt, un prétendu « déficit de capacité ».

Interrogé à maintes reprises sur le sujet, le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, a affirmé qu’aucune décision n’avait été prise, mais il n’a jamais nié le scénario révélé par le Post. Et chaque fois que l’opposition ou la presse lui ont demandé s’il y aurait ou non un appel d’offres « ouvert et transparent » pour choisir le futur remplaçant du CF-18, il a esquivé. « Il y a un déficit de capacité et notre gouvernement s’occupe à remplacer ces appareils le plus rapidement possible », répondait-il encore la semaine dernière aux Communes.

Les libéraux ont pourtant déchiré leurs chemises pendant près de cinq ans pour dénoncer la décision du gouvernement conservateur, en juillet 2010, d’acheter sans appel d’offres 65 avions de chasse F-35. Le tollé était, pour dire vrai, généralisé et il n’a fait que croître avec les ratés du projet de développement de l’appareil de Lockheed Martin puis la révélation de la facture astronomique qui attendait les Canadiens.

Ancien sous-ministre adjoint à la Défense, Alan Williams écrivait récemment que la même chose arriverait si aucune concurrence digne de ce nom n’avait lieu, en plus de ne pas garantir le meilleur produit ni le meilleur prix au Canada.

Depuis que cet achat hypothétique de Super Hornet a été éventé, le ministre de la Défense répète sur toutes les tribunes que l’avion canadien doit avoir les moyens nécessaires pour respecter ses engagements auprès de NORAD et de l’OTAN, mais aussi qu’il y a un déficit de capacité qu’il ne peut négliger.

Faut-il comprendre que nos aviateurs ne peuvent plus remplir les missions auxquelles ils sont assignés ? Non, répond le ministre. Pourquoi alors ne pas procéder rapidement à l’appel d’offres promis ? Il répond qu’il doit bien cerner les besoins futurs des forces armées et donc parachever l’examen de la politique de défense. Lancé au début du mois d’avril, cet examen, assorti d’une consultation publique, doit aboutir à la présentation d’une nouvelle politique au début de 2017.

 

On parle d’au plus un an de délai pour lancer l’appel d’offres. Rien de dramatique. Et durant cette période, rien n’interdit au ministère de la Défense de commencer à plancher sur un énoncé des besoins opérationnels de base, quitte à le peaufiner une fois la nouvelle politique prête. De plus, le gouvernement a décidé d’aller de l’avant avec la mise à niveau des CF-18 prévue par les conservateurs, au coût de 500 millions de dollars afin de prolonger jusqu’en 2025 la durée de vie utile de la plupart de ces appareils.

Ce prétendu déficit de capacité ressemble à une excuse pour justifier un choix politique en défaveur du F-35. Ce fossé qu’il faut apparemment combler n’apparaissait pourtant pas sur les écrans radars il y a seulement deux mois.

À la mi-avril, le lieutenant-général Michael Hood, commandant de l’Aviation royale canadienne, ne faisait état d’aucune inquiétude en dressant le portrait des missions confiées aux CF-18, y compris auprès de NORAD et de l’OTAN. Il ne manifestait aucun sentiment d’urgence non plus. « Si une décision était prise, certainement au cours des cinq prochaines années, nous serions en bonne posture dans le remplacement de cet avion », a-t-il même dit.

Acheter quelques appareils maintenant pour en choisir un autre plus tard n’a aucun sens, sinon il faudrait craindre une hausse des coûts associée aux exigences techniques et de formation différentes. Tout cela donne l’impression que le gouvernement veut truquer les dés de manière à rendre le choix final de l’avion de Boeing incontournable.

Si cet avion est vraiment le meilleur pour répondre à meilleur prix aux besoins opérationnels de l’armée de l’air, qu’on le prouve au moyen d’un appel d’offres en bonne et due forme, transparent et ouvert à toutes les entreprises intéressées. Agir autrement serait trahir non seulement la promesse faite aux Canadiens, mais aussi leur espoir de tourner la page sur cette triste saga des mensonges conservateurs autour du F-35. Les imiter en souriant ne rendrait pas le geste plus acceptable.

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7 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 juin 2016 04 h 51

    La Gloire de la Patrie et l'Honneur de la Nation sont en jeu

    Dans toute l’histoire militaire du pays, le Canada a fait l’acquisition de plus de mille avions de chasse dont moins de cinquante ont été utilisés au combat : aucun durant la Guerre de Corée (1950-53), vingt-quatre durant la Première Guerre du golfe (en 1991), dix-huit durant la guerre du Kosovo (en 1999), aucun en Afghanistan (2001-2011), et six ou sept en Libye (en 2011). Et quelques-uns dans la 'mission' canadienne actuelle au Moyen-Orient.

    Jusqu’ici, le Canada n’a déployé ses avions de chasse qu’en nombre limité et seulement lorsque la suprématie des airs était déjà acquise à ses alliés.

    Les 1 053 autres chasseurs bombardiers servent donc à décorer magnifiquement les hangars dans lesquels le Canada les a entreposés afin de les protéger des intempéries.

    Rien n’égal le spectacle de ces avions de chasse tout neufs, rutilants de propreté, que les musées militaires à travers le monde s’arracheront un jour à un prix d’or en raison de l’état impeccable dans lequel ils se trouvent. On comprendra facilement la réticence du Canada à utiliser ces coûteux appareils au combat alors qu’ils risqueraient de s’abimer, et son intérêt à s'en procurer d'autres, plus à la mode.

  • François Boucher - Abonné 21 juin 2016 06 h 11

    Une promesse d'ivrogne?

    Effectivement, il n'y a pas d'urgence excepté pour favoriser un changement de type d'appareil de chasse.
    M. Trudeau avait promis un appel d'offre, contrairement aux conservateurs. Était-ce une promesse d'ivrogne?

  • François Beaulne - Abonné 21 juin 2016 09 h 16

    Le mirage Trudeau

    Ça commence à être désolant, voire même cynique que de prendre connaissance, presque chaque jour, des engagements électoraux rompus de Trudeau dans des domaines névralgiques, surtout coûteux, et ce, même pas un an après avoir été élu. A cette vitesse, que nous réservent les trois prochaines années et demie de son mandat! S'il faut en croire les derniers sondages il semblerait malgré tout que la 'lune de miel' avec les canadiens se poursuit, y compris au Québec. Se pourrait'il que l'avancement des technologies de communication soient si avancées qu'elles permettent à un individu et à son gouvernement de dissimuler leur véritable personalité et leur faire avaler des couleuvres? Si c'est le cas on devrait sérieusement s'interroger sur l'avenir de la démocratie et sa qualité.

  • Jean Boissonneault - Abonné 21 juin 2016 10 h 12

    Surprise!

    Les promesses n'engagent que ceux qui y croient. Proverbe libéral.

  • André Mutin - Abonné 21 juin 2016 10 h 19

    Rien de nouveau sous le soleil !


    Entre Selfie Trudeau et Harper il n'y a qu'une différence : l' hypocrisie libérale en plus.

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 21 juin 2016 16 h 20

      Leur vraie hypocrisie c'est d'affirmer:

      "avoir les moyens nécessaires pour respecter ses engagements auprès de NORAD et de l’OTAN"

      C-A-D le département d'état des états-unis. Et ensuite on se demande pourquoi on finit toujours avec des appareils états-uniens...

      Pour le prix, je parierais que nous serions mieux avec des raffales venus de France ou des Su-35 venus de Russie, mais notre maître états-unien nous en empêche