Une culture parallèle

La levée de boucliers prévisible à l'annonce de la publication d'un rapport accablant de la vérificatrice générale a forcé le premier ministre Martin à annoncer des mesures susceptibles d'empêcher la répétition d'un scandale comme celui des commandites. Malheureusement, rien de ce qui a été annoncé ne va modifier le recours à des pratiques qui, sans être toujours frauduleuses, n'en sont pas moins inacceptables.

En décrétant la tenue d'une enquête, le premier ministre a admis qu'il s'agissait de «mauvaise gestion» et d'«un manquement grave aux obligations envers le public. C'est inacceptable. C'est intolérable. Nous allons donc agir de façon résolue», a-t-il ajouté. En temps normal, une telle déclaration devrait rassurer: voilà un chef qui entend se démarquer de son prédécesseur par une gestion plus transparente et respectueuse des règles de l'administration publique.

Malheureusement, il y a tout à craindre qu'il n'en soit rien. Ce que la vérificatrice générale a mis en évidence dans son rapport, c'est non seulement qu'il y a eu abus de biens publics au profit d'agences de communication, mais aussi que, si ces abus ont pu se produire, c'est parce que les règles et les normes en vigueur étaient bafouées au plus haut niveau de l'appareil gouvernemental.

Or il n'y a pas qu'au chapitre des commandites frauduleuses que Mme Fraser a fait cette observation. Ainsi, dans le dossier de l'achat de deux Challenger à la firme Bombardier, la vérificatrice note que le gouvernement Chrétien a aussi contourné les règles de bonne gestion. Le rapport note que le gouvernement n'avait pas besoin de ces appareils, que l'achat effectué quelques jours avant la fin de l'exercice financier n'a fait l'objet d'aucun processus d'examen et d'approbation normal. «Si on a contourné les règles pour un achat de 100 millions, quel message envoie-t-on au fonctionnaire qui doit dépenser 5000 $?», demande la vérificatrice.

Qu'a répondu le gouvernement à ces observations de la plus haute autorité en matière de respect des procédures administratives? Que Madame avait tort, sous-entendant qu'elle pouvait aller se faire voir!

C'était du temps de Jean Chrétien, diront certains. Avec Paul Martin, les choses vont changer.

Vraiment? Alors, que dire de l'invention d'une foule de stratagèmes comptables pour détourner l'argent des excédents de fin d'année, ou encore de l'incroyable exercice de traficotage dans les comptes de l'assurance-emploi? Depuis 1994, 44 milliards de dollars en cotisations ont été payées en trop par les entreprises et les travailleurs. Deux vérificateurs généraux ont tour à tour rappelé au ministre des Finances qu'il ne respectait pas la loi, mais en vain.

M. Martin a longtemps prétendu que ces excédents constituaient une «réserve pour les temps difficiles», alors que l'argent servait à effacer le déficit. Puis, la semaine dernière, en réponse à des citoyens qui lui demandaient ce qu'il entendait faire des milliards accumulés, M. Martin a répondu candidement qu'il s'agissait d'excédents «virtuels» puisque l'argent avait été dépensé. Il ne s'agit ni de fraude ni de malversation, mais toujours de cette même approche comptable créatrice, insouciante des règles et des normes d'une gestion transparente des fonds publics.

C'est cette culture parallèle si typique d'un gouvernement trop sûr de sa réélection qui conduit à tous les excès, de la transgression des règles administratives, érigée en habitude légitime, jusqu'à l'abus de biens publics pratiqué à grande ou à petite échelle.

En quoi un gouvernement libéral sous Paul Martin serait-il différent d'un gouvernement Chrétien qui, on s'en rappellera, a très longtemps profité d'une réputation d'intégrité à toute épreuve?

jrsansfacon@ledevoir.ca

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