Janet et l'OPA

L'OPA hostile que vient de lancer Comcast sur Walt Disney-ABC suscite des interrogations analogues à celles entendues à la faveur de transactions qui, dans le passé, mettaient en présence des entreprises aux gabarits semblables à celles qui aujourd'hui font les manchettes des pages économiques. Ici et là, on envisage avec crainte la fusion du numéro un de la câblodistribution avec une société propriétaire d'un catalogue cinématographique imposant, des réseaux ABC et ESPN, des studios Disney, Miramax et Touchstone, de parcs d'attractions, etc. Les moteurs de cette crainte? La perte de créativité, mais surtout le danger que représente pour la démocratie une telle concentration médiatique.

Ces arguments, on les avait donc entendus lors des épisodes AOL-Time Warner, Vivendi-Universal et d'autres. Dans le cas qui nous occupe, un argument ignoré jusqu'à présent est au centre des discussions qui ont cours entre élus du Congrès, hauts fonctionnaires du FCC, l'équivalent américain de notre CRTC, associations de consommateurs et organisations portant l'étendard de la morale. L'argument? La baisse des normes de qualité.

Cette nouvelle variable a ceci de très singulier qu'elle découle directement de l'incident Janet Jackson au Super Bowl, des bisous entre Madonna et Britney Spears et des gros mots proférés par le chanteur Bono aux Golden Globes de l'an dernier. Un contingent non négligeable de personnes influentes et de groupes de pression veut faire barrage au projet de Comcast en arguant que toute concentration se traduit de facto par un abaissement des normes dites de qualité.

On s'en doute, Brian Roberts, le président de Comcast, devait s'attendre à tout mais certainement pas à ce que le supposé accident vestimentaire de Jackson soit utilisé pour torpiller son ambition. La famille Disney doit elle aussi en être toute chagrinée. C'est un secret de polichinelle que le neveu du fondateur du célèbre studio et les autres héritiers veulent la tête de Michael Eisner, l'actuel président de l'empire. On souligne cela parce qu'on murmure ici et là que le clan Disney voyait d'un bon oeil le dépôt d'une offre qui, au demeurant, n'égratignerait en rien leur pouvoir sur la maison. En cette histoire, il y a le sein de Janet mais aussi beaucoup de sang.

Dans un éditorial consacré à ce sujet, le New York Times déplore, dans un style acéré, que l'incident Jackson fasse tant ombrage à l'essentiel. Soit que cette éventuelle fusion sapera davantage les fondements de la démocratie. Il est écrit dans le ciel que le mariage forcé ou non de Comcast avec Disney va altérer tout ce qui a trait à la qualité. Le métier de base de Comcast étant la distribution et non la création, son but premier consiste à bourrer son réseau de produits de masse pour contrecarrer celui qui est désormais l'ennemi numéro un des câblos, soit la télévision par satellite.

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