Pitié pour le mime

Loufoque, absurde, impraticable, etc. La proposition de l’ancien ministre des Finances péquiste Nicolas Marceau — tenir un référendum à deux options : indépendance ou fédéralisme renouvelé — a jusqu’ici été laminée sur la place publique. Bien qu’elle comporte des défauts, elle aurait mérité une réflexion plus grande.

Le rejet unanime de ce qu’il est convenu d’appeler la formule Marceau s’explique en partie. Un gouvernement du Parti québécois aurait-il la crédibilité nécessaire pour nommer un négociateur fédéraliste chargé d’aller proposer une « nouvelle entente » au reste du Canada ? On peut vraiment en douter. La dernière fois qu’un gouvernement péquiste s’est risqué au jeu de la négociation constitutionnelle, le dénouement a été plutôt tragique… On en paie encore le prix. Peut-être à l’époque eût-il fallu en effet mandater le « vainqueur » du référendum de 1980, Claude Ryan, tenter de négocier le livre beige avec Pierre Elliott Trudeau ? On ne peut évidemment pas refaire l’histoire.

D’accord, un référendum proposant deux options n’est non seulement pas prévu par la Loi sur les consultations populaires ; il ne l’est pas vraiment non plus par notre culture politique. Les spécialistes rappelleront cependant très justement qu’à Terre-Neuve, il y eut, le 3 juin 1948, un premier référendum qui proposait… trois options ! L’indépendance, le statu quo ou le rattachement à la Confédération canadienne. Des précédents existent donc. Précisément sur des questions de rattachement ou non au Dominion.

Le rejet unanime de la formule Marceau — dont on a caricaturé l’auteur comme un mime fou — est peut-être plus révélateur que la proposition elle-même. On y décèle plusieurs choses finalement assez tristes. Au premier chef, une grande fatigue de penser la question du Québec. (Dès 2008, le philosophe Daniel Jacques décortiquait La fatigue politique du Québec français, au Boréal.) De 1953 (avec la commission Tremblay) à 2003, tous les gouvernements du Québec (de toutes les couleurs) ont clamé que ce statut politique était profondément insatisfaisant ; et que cela nécessitait un changement. Or, en bout de course, le Québec n’a réussi ni à faire la souveraineté-association (ou partenariat) ; ni à obtenir un fédéralisme renouvelé. Au lieu de susciter une révolte chez les Québécois, ce double échec aura finalement conduit à un simple ras-le-bol. « Tannés de parler de ça. »« Contentons-nous de ce que nous avons. »« Concentrons-nous sur les “ vraies affaires  »; comme si le statut politique, les institutions, leur forme, leur évolution ne méritaient plus le moindre effort ; devaient rester tabous.

On a entendu que la formule Marceau illustrait un certain désarroi au Parti québécois. C’est en partie juste. Mais il s’agit aussi du désarroi d’une grande partie du Québec, qui semble avoir renoncé à réfléchir à son destin national. Dans cette ère de grande fatigue, les tenants du statu quo ont la partie facile. Il faudrait prendre le Canada comme il est et se taire. « Le fruit n’est pas mûr » est l’excuse par excellence des canadianistes (car il est difficile de les nommer « fédéralistes ») pour ne rien proposer, ne rien faire.

L’autre prétexte est « il n’y a pas d’appétit » pour quelque réforme dans le ROC. D’une part, c’est faux : le Sénat a suscité encore récemment des volontés de réforme fondamentale dans plusieurs formations politiques au Canada. D’autre part, c’est une manière bien commode d’ignorer la poignée que la Cour suprême a donné aux gouvernements des provinces dans son renvoi sur la sécession : l’obligation de négocier, qui peut être déclenchée avec une motion parlementaire. L’appétit, ça se travaille.

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