Une douche froide

La gestion des problèmes dans le réseau de la santé a atteint un nouveau creux avec l’histoire rocambolesque de François Marcotte. La dignité de son combat n’a d’égal que l’indignité de la réponse étatique à son cri du coeur pour obtenir l’odieux privilège de prendre trois douches par semaine en CHSLD.

Notre collègue Isabelle Porter a semé l’émoi en racontant l’histoire de François Marcotte. Devant l’insuffisance des services offerts en CHSLD, l’homme atteint de sclérose en plaques a lancé une campagne de socio-financement sur Internet pour se payer des douches supplémentaires, un des plaisirs de la vie qui le soulagent de son mal.

Il y a du beau dans cette histoire. M. Marcotte espérait récolter 5200 $ par l’entremise de la plateforme GoFundMe. En l’espace de dix jours, il a amassé un peu plus de 32 000 $ auprès de 573 généreux donateurs.

L’homme de 43 ans aurait pu faire perdurer sa campagne de financement, mais il a résisté à la cupidité en y mettant fin. Son objectif étant largement dépassé, il a suggéré aux donateurs potentiels de « rester attentifs » aux besoins des personnes autour d’eux. Un geste noble, digne.

L’histoire comporte sa part d’ombre. Comment expliquer, dans une société qui investit 34 milliards de dollars par an dans le réseau de la santé, qu’il faille se tourner vers des campagnes de financement pour obtenir trois douches par semaine au lieu d’une seule en CHSLD ? Combien de personnes âgées vulnérables, terrassées par la maladie d’Alzheimer, sont prostrées en position foetale dans leur lit, sans avoir la force, ni la voix, de réclamer le respect de leur dignité ?

François Marcotte a le pouvoir des mots pour se défendre, là où d’autres ont déjà sombré, de leur vivant, dans l’oubli et l’agonie solitaire. L’insuffisance des services offerts en CHSLD est un problème probablement plus important que ne le laissent présager les appels à l’aide isolés.

La Coalition avenir Québec (CAQ) en a fait la preuve par l’absurde, il y a un an, en dénonçant le « marché noir des bains » dans les CHSLD, où des employés, déjà payés par l’État pour offrir des services publics tels que des bains ou des douches, se faisaient payer au noir… pour offrir un peu plus de bains ou de douches aux résidents ! C’est l’Absurdistan dans sa version la plus caricaturale, l’aspect comique en moins.

La protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, a aussi constaté que les mesures d’hygiène diminuent dans les CHSLD, alors qu’elles devraient plutôt augmenter. Les aînés vulnérables font les frais des compressions budgétaires, a-t-elle dit.

Malgré ces cris d’alarme, il n’y a pas de normes sur le nombre de bains offerts aux résidents des CHSLD. Certains établissements en donnent un peu plus, d’autres un peu moins, et ils peuvent toujours compter sur un stock de débarbouillettes pour procéder à un nettoyage à la main.

Quoi qu’il en soit, la transformation du réseau de la santé vers un assemblage de structures déshumanisantes est préoccupante. Par quelle succession de glissements en sommes-nous venus à confondre un débat sur la dignité humaine avec un débat sur les normes applicables en matière de bains et de douches ?

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, ne se formalise pas trop de la question, même s’il a manifesté de la tristesse et de la compassion pour François Marcotte. L’exégète incontesté sur toute question relative à la santé a statué : le bain n’est pas une panacée, et un seul peut suffire, selon des « experts ».

Dans ce dossier comme tant d’autres, le ministre Barrette se comporte comme le médecin traitant de tous les Québécois. Il a commenté le cas de François Marcotte dans le menu détail, expliquant et justifiant les décisions prises par le CHSLD du Boisé, à Québec. Cette culture de microgestion aux plus hautes sphères de la Santé a un je-ne-sais-quoi de surréaliste.

Une infirmière qui a travaillé en CHLSD, Natalie Stake-Doucet, met le doigt sur le malaise dans nos pages. Nos aînés sont traités comme des comptoirs à nettoyer selon cette approche comptable. L’enjeu n’est pas tant d’évaluer si trois bains valent mieux que deux douches, ou quelque calcul du genre, mais de ramener un peu d’humanisme dans l’équation.

« Le rituel de laver le corps, dans un bain ou une douche, comme on le fait chez soi, est le dernier relent de dignité qui sépare les CHSLD des oubliettes où on enverrait des gens qui n’ont plus de valeur aux yeux de notre société », écrit-elle.

Déterminer la fréquence des bains et des douches dans les CHSLD est une décision qui ne devrait pas appartenir aux bureaucrates, et encore moins à un ministre de la Santé qui se croit omnipotent, mais aux patients et à leurs familles.

À voir en vidéo