Pire que tout!

Le rapport de la vérificatrice générale du Canada concernant le Programme de commandites jette une lumière encore plus crue sur un système crapuleux de détournement de fonds publics. En annonçant la tenue d'une enquête indépendante, le nouveau premier ministre, Paul Martin, tente d'éloigner le dossier de la prochaine campagne électorale, mais ce faisant, seuls quelques individus porteront le poids d'une escroquerie dont tout le gouvernement devrait être tenu responsable.

Loin de nier la véracité des révélations publiées par les médias, le rapport de Sheila Fraser montre l'étendue du cancer qui avait envahi certaines instances gouvernementales au lendemain du référendum de 1995, au Québec. Des 250 millions consentis par Ottawa à la commandite d'événements susceptibles d'accroître la visibilité du fédéral, 100 millions sont allés dans les coffres d'agences de communication qui, ô hasard! contribuaient aussi à la caisse du PLC. Des sociétés comme Groupaction, Groupe Everest, Lafleur, Media/I.D.A. Vision ou Gosselin ont décroché des contrats millionnaires, fausses factures à l'appui et sans contrôles dignes de ce nom de la part du gouvernement.

Au sein du ministère des Travaux publics alors dirigé par Alfonso Gagliano, quelques hauts fonctionnaires seulement avaient charge du programme. Des contrats qui avaient d'abord été refusés ont quand même été accordés après révision par le ministre; d'autres ont vu le montant alloué grimper après la tenue de l'événement avec la simple mention: «Pour une visibilité accrue».

«La violation répétée des règles n'était pas le résultat d'erreurs isolées. Ces violations étaient régulières et omniprésentes. C'était la façon dont le gouvernement gérait le programme», lit-on dans le rapport. Des sociétés de la Couronne comme Postes Canada et le Port de Montréal ont aussi participé à ce manège. Même la GRC a reçu de l'argent de façon irrégulière par l'intermédiaire d'une agence.

Le premier ministre Chrétien ayant choisi de clore la dernière session du Parlement au moment de quitter son poste, la publication du rapport a été retardée de quelques mois. Forcé de jongler en public avec la patate chaude, le nouveau premier ministre, Paul Martin, rejette évidemment toute implication dans l'affaire. Il affirme même qu'il n'était pas au courant. Mais comment cela est-il possible lorsqu'on a été le ministre des Finances pendant la plus grande partie des quatre années qu'a duré le programme?

Au cours des derniers jours, M. Martin a annoncé diverses mesures aux allures radicales, dont le rappel d'Alfonso Gagliano de son poste d'ambassadeur, la tenue d'une enquête indépendante et la nomination d'un avocat chargé de récupérer ce qu'il pourra des sommes détournées. Mais là encore, qui est dupe d'une telle approche? En instituant cette enquête, M. Martin tente de calmer le jeu à la veille d'une campagne électorale et, pour ce faire, il choisit de sacrifier une poignée d'amis du régime, fidèles serviteurs de son prédécesseur. Mais dans notre système parlementaire, le gouvernement entier est responsable des actes commis sous son règne. Un programme aussi étendu, connu des hauts fonctionnaires, du ministre responsable, de plusieurs agences de communication et certainement du premier ministre lui-même à partir d'un certain moment, voilà qui devrait conduire à la dissolution immédiate du Parlement.

Puisque des élections s'en viennent de toute façon, il est du devoir des électeurs de se rappeler que les libéraux fédéraux sont au pouvoir depuis trois mandats maintenant et que, faute d'alternance au gouvernement, le seul moyen de protéger l'intérêt public reste encore d'élire une forte opposition au Parlement.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

4 commentaires
  • Suzanne Valois - Abonnée 11 février 2004 06 h 17

    Merci madame Fraser

    Merci madame Fraser de confirmer ce que tout le monde redoutait déjà. Pour dénoncer haut et fort l'empleur de ce que vous découvrez, il faut un grand courage mais surtout une grande honnêteté envers le citoyen.

    Est-ce que tous ces gens à l'intégrité douteuse se rendent compte du sacrifice qui a été demandé au bon peuple depuis tant d'années? C'est le règne des coupures et du « Ils faut vous serrer la ceinture » depuis le début des années 80. Des fammilles entières n'ont rien connu d'autre que des efforts soutenus pour boucler le budget. Et on demande aux petites gens de rester honnête et de ne pas travailler au noir?

    Au moment même où tous se tournent vers l'émission « les Bougons », un tel scandale ne peut que provoquer un immmense recul de l'image des gouvernements, peu importe le palier, image déjà pas très luisante aux yeux des contribuables. Faudra-t-il que le gouvernement fédéral refasse une autre campagne du même genre pour redorer son blason?

  • Denyse Richard - Abonnée 11 février 2004 11 h 44

    Ö Pouvoir, quand tu nous tiens!

    Et surtout, ô Pouvoir, quand on te tient! De cela, on en a des preuves navrantes en ce moment, d'abord en France avec l'affaire Juppé. Puis en Italie avec le citoyen Bertulesconi qui gère tout seul presque toute l'opinion publique. Aussi en Russie avec Poutine qui sera sans doute réélu prochainement. Tout comme en Iran, où les ayatollahs déjà au pouvoir se referont élire en catimini. Bien sûr, en Haïti avec Aristide qui s'accroche désespérément à sa « maison blanche ». Et enfin, aux États-Unis avec l'administration Bush, sur laquelle on a à peu près tout dit.

    Ici, au Canada, l'affaire des commandites n'est pas sans nous rappeler les manoeuvres malhonnêtes du précédent gouvernement conservateur de Brian Mulroney. À l'époque, ces scandales étaient tellement «inconcevables » et « inacceptables », qu'ils ont causé sa chute, voire même sa complète disparition de la carte électorale canadienne, lors d'un gigantesque raz de marée (ras le bol) canadien-anglais. Enfin, ce gouvernement, par lequel tant de scandales étaient arrivés, avait été remplacé haut la main par celui (promis à plus de propreté .) de Jean Chrétien, en 1993.

    Quel avenir attend donc cet appendice de l'autre gouvernement? Pour l'instant, personne ne saurait dire. Mais à l'instar de Jean-Robert Sansfaçon, il s'avère de plus en plus évident que, « le seul moyen de protéger l'intérêt public reste encore d'élire une forte opposition au Parlement. ». Or, pour nous Québécois, le temps serait-il venu de montrer que le Bloc québécois peut encore avoir une certaine utilité à Ottawa? Cela reste à voir.

  • Émile Ducharme - Inscrit 11 février 2004 15 h 38

    Pire que tout

    L'éditorial de Jean-Robert Sansfaçon se termine par : "reste encore d'élire une forte opposition au Parlement". Je suggèrerais plutôt : congédier ce gouvernement corrompu et renvoyer Paul Martin jouer avec ses bateaux lui qui nous prend pour de fieffés imbéciles lorsqu'il prétend qu'il n'était pas au courant de ces scandales, lui, ministre des finances de ce gouvernement.

    Si Martin veut démontrer qu'il est sérieux, qu'il a le sens de l'État, il se doit de démissionner et que son successeur en appelle au peuple pour la formation d'un nouveau Gouvernement. Voyez, des libéraux commencent déjà à prétendre que le programme des "commandites" était valable... car elles pouvaient aider certaines organisations qui manquaient de fonds!

    Faut-il avoir l'esprit tordu pour soutenir de tels arguments? Après ces âneries, comment voulez-vous que les citoyens ne soient pas cyniques envers les politiciens? Ne nous laissons pas encore berner par ces beaux parleurs qui veulent nous endormir avec des enquêtes qui serviront à noyer le poisson.

  • laurier morissette - Inscrit 12 février 2004 08 h 59

    Maximum 2 mandats

    Deux c'est bien, trois c'est trop. La modération produit une société démocratique saine car l'excès de pouvoir corrompt.

    Pourquoi ne pas limiter le premier ministre à une période de 2 mandats?

    Comme le reste du gouvernement, M. Martin supportait le programme des commandites lorsqu'il était membre du cabinet et ministre des finances. A savoir s'il était au courant des malversations financières s'y tramant, peut-être que non au niveau des détails financiers, mais ces réponses évasives ou improvisées laissent perplexes sur le caractére du personnage...

    On a critiqué le gouvernement conservateur de Mulroney pour sa corruption. Le nombre élevé de démission d'élus ministeriel durant ce gouvernement conservateur laissait croire, malgre tout, a une certaine éthique et honneteté.

    La quantité de conflit d'intérêts du gouvernement Chrétien et le peu de démission d'élus en potentiel conflit d'interets démontre le peu de respect pour l'ethique, la décense et l'honnetete de l'homme. Rien ne colle sur du Teflon...