La raison et l'équilibre

Il est des gens qui, en disparaissant, laissent un grand vide. C'est le cas de Claude Ryan qui, pendant un demi-siècle, a été présent à la société québécoise, participant comme l'un des grands intellectuels de sa génération à l'évolution du Québec. À l'opposé d'autres grandes figures qui ont incarné la Révolution tranquille, il fut l'homme de l'évolution tranquille, cherchant toujours le juste milieu.

De multiples épithètes peuvent être accolées à Claude Ryan. Une façon de résumer son cheminement consiste à le voir d’abord comme un intellectuel pour qui la réflexion était tout aussi importante que l’action. L’une nourrissait l’autre, ce qui fut vrai tant à l’Action catholique, où il vécut ses années de formation, qu’au Devoir ou au sein du Parti libéral du Québec.

Une autre caractéristique marquante de la personnalité de M. Ryan, que ce soit dans la pensée ou dans l'action, fut la modération. L'image vient spontanément à ceux qui l'ont connu. Une modération qui avait un côté provocateur tant parfois elle apparaissait rationnelle. La recherche du juste milieu faisait réagir tant les nationalistes que les fédéralistes qui auraient souhaité qu'il s'engageât d'un côté ou de l'autre. La Raison et l'Équilibre, le titre d'un ouvrage récent d'Olivier Marcil analysant sa pensée alors qu'il dirigeait Le Devoir, le décrit admirablement. L'auteur nous excusera de reprendre ce titre pour coiffer ce texte.

Modéré, M. Ryan ne le fut pourtant pas toujours. Lorsqu'il le jugeait nécessaire, il n'hésitait pas à sortir de sa réserve. Pour défendre les valeurs démocratiques, il répondait toujours présent. Son opposition au recours à la Loi sur les mesures de guerre lors de la Crise d'octobre fut immédiate. Il n'eut crainte de se joindre à un groupe de personnalités pour dénoncer le déni de liberté que représentait cette loi et d'affronter le premier ministre Trudeau, ce qui lui valut d'injustes accusations d'avoir voulu participer à un gouvernement parallèle.

L'épisode de la Crise d'octobre devait le conduire à faire du Devoir l'un des principaux lieux d'opposition au régime du maire Jean Drapeau qui s'était servi des événements d'octobre pour imposer son pouvoir quasi totalitaire sur l'administration municipale de Montréal. L'absence de démocratie à Montréal heurtait profondément ses valeurs. Lors des élections provinciales de 1976, c'est d'ailleurs au nom d'un renouvellement démocratique qu'il invita ses concitoyens à appuyer le Parti québécois plutôt que le Parti libéral.

L'opposition qu'il mena au gouvernement péquiste au moment de l'adoption de la Charte de la langue française procédait du même réflexe. Étaient en cause à ses yeux les droits de la minorité anglophone. La vigueur avec laquelle il s'opposa au gouvernement Lévesque et en particulier au ministre Camille Laurin sur cette question put donner l'impression qu'il condamnait l'ensemble de l'oeuvre alors qu'en réalité le fondement de son action était la recherche d'un équilibre entre les droits collectifs des francophones, dont la survie culturelle était menacée, et les droits historiques des anglophones. Curieusement, c'est à lui qu'il revint en 1990, comme ministre responsable de l'application de la Charte, de trouver des accommodements qui, sans atteindre à l'équilibre qu'il souhaitait, auront été reçus de part et d'autre comme suffisants pour que s'installe une paix linguistique durable.

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Plus marquante pour le Québec aura été la contribution de Claude Ryan au débat sur la question nationale. Pour lui comme pour d'autres, ce débat est une oeuvre inachevée puisque la thèse qu'il défendait, celle d'un fédéralisme renouvelé reconnaissant au Québec un statut distinct, demeure toujours au stade de projet. Par ses interventions à la fois comme éditorialiste et comme chef du Parti libéral, il a aidé le Québec à se définir.

Fédéralisme et nationalisme se mêlaient chez Claude Ryan. Selon les époques, son coeur a semblé aller plus vers l'un que vers l'autre, mais, fondamentalement, il croyait que le fédéralisme était gage de liberté tout en offrant la souplesse pour garantir aux francophones la sécurité qu'ils recherchent. Jamais sa pensée ne variera sur ce point, comme le montrera ce moment dramatique du congrès du Parti libéral en mars 1991 où il dira non au rapport Allaire.

S'il a toujours valorisé le fédéralisme, M. Ryan n'a jamais rejeté le Québec. Tout au contraire, il l'a toujours défendu. Cela l'a amené à appuyer la thèse des deux nations et un fédéralisme asymétrique reconnaissant au Québec un statut particulier. Il était l'homme de la troisième voie, entre le fédéralisme rigide de Pierre Elliott Trudeau et la souveraineté-association de René Lévesque.

Son entrée dans l'arène politique sera l'aboutissement logique de sa réflexion sur la place du Québec dans la fédération canadienne. Le contexte de polarisation dans lequel se déroulera le référendum de 1980 lui laissera peu de place pour défendre ses idées. Celles-ci seront reprises par d'autres. Elles inspirèrent les artisans de l'accord du lac Meech, mais ce fut là aussi en vain. Néanmoins, cette idée d'une troisième voie demeure vivace auprès d'un fort contingent d'électeurs québécois.

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Politicien atypique, Claude Ryan vivra mal cette période où il fut chef du Parti libéral. Mû par une part de naïveté, il n'avait pas vu l'ampleur du défi qui l'attendait. Il concevait néanmoins qu'il était de son devoir d'accepter cette responsabilité. C'est aussi avec un grand sens du service public qu'il continua de servir comme simple ministre dans le cabinet Bourassa où il exerça une influence déterminante sur les orientations du gouvernement libéral.

Durant cette carrière qui court sur cinq décennies, une constante aura toujours été chez cet intellectuel la recherche du bien commun. Il est remarquable que sa toute dernière contribution au débat public, que nous publions dans la page voisine, porte justement sur ce thème. Personne ne sera surpris de le voir inviter le gouvernement actuel et les opposants aux réformes que celui-ci veut entreprendre à agir avec modération, à trouver le juste équilibre. Son insistance à porter une attention particulière aux personnes les moins favorisées de la société dans le processus actuel de réforme n'est d'aucune façon inopinée. Formée aux valeurs du catholicisme, sa pensée a toujours accordé une grande importance à la solidarité.

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Le deuil que vit la famille de M. Ryan est vivement ressenti par Le Devoir et tous ses artisans. Directeur de ce journal pendant 14 ans, il marqua son histoire tant par la qualité de sa pensée que par le haut niveau de journalisme qu'il y pratiqua et qu'il inspire encore à tous les journalistes de cette maison. À cet égard, il fut un modèle pour l'ensemble de notre profession.

Aux membres de sa famille, nous transmettons nos sincères condoléances.

bdescoteaux@ledevoir.ca

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