Le Devoir et l'élection du 15 novembre - L'objection de l'indépendance (novembre 1976)

Le récent sondage fait par l'Institut de cueillette de l'information sous la direction des professeurs Hamilton et Pinard a mis à nu un paradoxe spectaculaire que des observateurs croyaient déceler depuis le début de la campagne électorale, mais qu'ils ne pouvaient énoncer clairement faute de données sûres. En date du 5 novembre, soit à dix jours du scrutin, près de 30 % des électeurs penchaient vers le Parti québécois. À peine 18 % se déclaraient par contre favorables à l'objectif d'un Québec séparé du reste du Canada, qui est pourtant la pierre d'assise du programme politique du PQ. En contrepartie, 58 5 des personnes interrogées par l'INCI se montraient défavorables à l'indépendance, mais seulement 15,9 % penchaient vers le Parti libéral, qui fait pourtant du fédéralisme un article majeur de son programme.

Si le lien fédéral n'avait rien à voir avec le qualité de la vie démocratique, on ne s'arrêterait pas à cette contradiction. Mais il n'en est pas ainsi. Bien appliqué, le fédéralisme est une forme supérieure d'organisation politique qui correspond très bien aux réalités de notre époque. Il procure un élargissement des chances économiques, sociales et politiques. Il est source de tolérance, de respect des libertés individuelles qui progressent souvent mieux dans un contexte où règne la diversité, d'épanouissement des particularismes culturels et géographiques à l'intérieur d'un cadre qui favorise en même temps l'association à des entreprises d'envergure. Que plusieurs, dont nous sommes, tiennent à ces traits positifs, on doit le comprendre d'autant plus qu'ils ont contribué à faire du Canada l'un des pays les plus avancés et les plus stables du monde sous l'angle des libertés fondamentales. Qu'il faille aussi, sous cet aspect, scruter attentivement les implications d'une éventuelle victoire péquiste, cela est évident.

À une vieille objection voulant que de confier le pouvoir au PQ soit pratiquement l'inviter à s'en servir ensuite pour imposer aux Québécois son projet d'indépendance, dont la majorité jusqu'à nouvel ordre ne veulent pas, M. Pierre Harvey répondait au début de la campagne que le PQ, en utilisant à cette fin les leviers du pouvoir, n'agirait pas autrement que ne l'a fait le Parti libéral depuis 1970.

Cette réponse passe à côté d'une différence importante. Les Libéraux avaient été lus sur la foi d'un programme franchement fédéraliste qu'ils avaient explicitement soumis à l'approbation du peuple. Il était normal qu'une fois élus, ils s'emploient à le mettre en oeuvre. dans le cas d'une victoire péquiste, il en serait toutefois autrement. Et c'est ici qu'il faut rejeter soigneusement toute ambiguïté.

Le PQ a en effet choisi cette fois-ci de faire campagne à peu près entièrement autour des aspects sociaux et économiques de son programme qui peuvent être mis en oeuvre sans le préalable de la séparation. «Débarrassons le Québec d'un gouvernement synonyme d'impuissance, n'a-t-il cessé de répéter, et donnons-nous un bon gouvernement». Le PQ a parlé depuis un mois de soins dentaires gratuits jusqu'à l'âge de 18 ans, de services d'ambulance pour les malades qui doivent être hospitalisés, de construction de logements, d'aide aux municipalités, de politique agricole, d'aide à la petite et moyenne entreprise. Ses porte-parole n'ont parlé d'indépendance que lorsque des journalistes les y contraignirent presque. Là encore, ils ont le plus souvent donné des réponses laconiques, s'empressant de souligner que l'indépendance n'était pas l'enjeu de la campagne électorale.

Cette ligne de conduite adoptée par le PQ pendant la campagne constitue aux yeux de l'homme honnête un véritable engagement moral à ne rien faire qui engage irrémédiablement le Québec sur la voie de la séparation avant que la question n'ait été soumise explicitement au jugement du peuple. Mais ce n'est pas tout à fait ce que disent des passages très explicites du programme politique du PQ. Dans ce document, on lit en effet qu'un gouvernement péquiste serait engagé à «mettre immédiatement en branle le processus d'accession à la Souveraineté en proposant à l'Assemblée nationale, peu après son élection, une loi autorisant à exiger d'Ottawa le rapatriement à Québec d tous les pouvoirs et à entreprendre en vue de cet objectif des discussions techniques avec Ottawa sur le transfert des compétences».

En cas de refus d'Ottawa, le PQ s'engage évidemment à tenir un référendum. Il prend de même l'engagement de soumettre éventuellement au peuple un projet de constitution. Mais il y aurait de fortes chances que le processus décisif ne soit enclenché bien avant l'étape du référendum et de la consultation populaire sur la constitution. Ce risque serait plus fort si le PQ était porté au pouvoir avec une majorité absolue de sièges.

On a tenté à maintes reprises, surtout ces derniers jours, d'obtenir du PQ des précisions sur ces aspects capitaux. Le plus loin que le PQ soit allé dans la voie des clarifications, ce fut jeudi et vendredi soir de cette semaine à l'occasion d'entretiens télévisés donnés à la télévision par M. Lévesque. Celui-ci a donné l'assurance qu'aucune décision ne serait prise de manière précipitée, encore moins imposée; il a garanti que tout référendum serait entouré du maximum de précautions démocratiques; il a même promis qu'au cours d'un premier mandat, il n'y aurait qu'un seul référendum et qu'un gouvernement péquiste s'estimerait lié par les résultats. Mais outre que ces promesses ne sont que verbales et que l'expression semble parfois étirer quelque peu la lettre des textes, elles n'effacent point les passages très précis du programme péquiste que nous avons cités.

À ceux qui exigent des garanties confirmées par des textes officiels, les clarifications verbales apportées par le PQ ne donneront évidemment pas satisfaction. Un syndicat qui veut signer avec un employeur un contrat devant comporter de solides garanties n'accepterait pas de simples engagements oraux. Pourquoi un citoyen qui tient voter dans cet esprit ne pourrait-il pas en faire autant?

Quoi qu'il arrive lundi, il importe que l'idée fédérale soit fortement représentée au sein de la future Assemblée nationale. Il importe aussi que le Parti libéral, qui a défendu cette idée avec le plus de consistance depuis de nombreuses années, soit là pour continuer de la défendre.

Aussi, dans les circonscriptions où le Parti libéral ou d'autres partis d'inspiration fédéraliste présentent des candidats de valeur supérieure à ceux du PQ, un électeur de conviction fédéraliste ne devrait pas éprouver d'hésitation à les appuyer.

Parmi les ministres et députés sortants et aussi parmi les candidats des tiers partis, il se trouve un bon nombre de candidats qui ont déjà fait leurs preuves dans la politique ou l'administration publique. Il faut souhaiter que plusieurs d'entre eux soient élus à l'Assemblée nationale.

Dans l'hypothèse d'une défaite libérale, la période qui suivrait le scrutin serait une période d'intense révision et de préparatifs en vue des rudes affrontements à venir sur des questions plus fondamentales encore que l'élection elle-même. Pour franchir cette étape avec succès, le Parti libéral aura besoin d'une forte représentation parlementaire. Il en aura d'autant plus besoin que l'option qu'il défend en matière de fédéraliste est pour l'heure celle d'une forte majorité de la population.

Par-delà les aspects juridiques d'une éventuelle victoire du PQ. Il y a aussi les aspects politiques. À ce niveau, une victoire du PQ aurait des effets positifs qu'on ne saurait minimiser. Ceux-ci pourraient même compenser aux yeux de plusieurs l'absence de garanties formelles dont il a été question tantôt. Ainsi:

1) au plan interne, un changement de gouvernement serait le point de départ d'un intense mouvement de renouveau au plan politique et social. M. Bourassa s'est plu à souligner les risques économiques et financiers qui accompagneraient un tel changement. Il est très plausible, en contrepartie, que le PQ étant plus proche des milieux syndicaux et intellectuels ainsi que de la jeune génération, parvienne plus aisément, du moins pour un temps, à créer un climat de plus grande confiance envers les institutions et les hommes publics. C'est ce dont le Québec a le plus besoin à l'heure présente. La stabilité susceptible de découler d'un climat ainsi amélioré est même un pré requis en vue de la réanimation d'une économie gravement perturbée par l'affaiblissement du leadership dont on a été témoin ces dernières années;

2) à l'extérieur du Québec, l'impact de M. Lévesque, nous l'avons déjà souligné, est beaucoup plus grand que celui de M. Bourassa. S'il était porté au pouvoir, Ottawa serait enfin obligé de s'ouvrir les yeux et de reconnaître, après les innombrables dénégations des dernières années, qu'il y avait en effet un gros problème au Québec. Cette constatation pourrait donner lieu à des propositions concrètes qu'on demande depuis près de quinze ans: Ce pourrait être le signal d'un déblocage capable de conduire éventuellement à une solution originale qui en serait ni le statu quo, ni la séparation brutale et totale que rejettent une grande majorité de Québécois.

Pour le Canada anglais, l'élection d'un gouvernement péquiste aurait un effet de choc salutaire. On se rendrait compte une fois pour toutes que le problème des deux nations n'était pas le seul fait de ceux que l'historien Donald Creighton appelait naguère les commi-voyageurs du bilinguisme et du biculturalisme. La situation qui en découlerait serait plus propice à une franche négociation que les conciliabules secrets des premiers ministres.

En toute hypothèse, une victoire péquiste obligerait les tenants de chacune des deux thèses en présence à fourbir leurs armes en vue d'un affrontement décisif. Pour la première fois, on aurait peut-être ainsi la chance d'aller au fond d'un problème que les politiciens n'ont cessé d'utiliser à des fins électorales sans jamais le scruter à fond.

Élire un gouvernement péquiste lundi, c'est prendre le risque d'être entraîné ensuite dans une aventure dont on ne connaît pas la fin mais dont le principe même répugne pour l'instant à une majorité de citoyens. Mais ce risque est contrebalancé par deux facteurs:

1) un gouvernement péquiste serait tenu de fonctionner à l'intérieur du cadre constitutionnel canadien, sous peine d'encourir les sanctions réservées à ceux qui violent la loi;

2) il serait aussi lié par des engagements moraux très forts contractés au vu et au su de toute la population pendant la campagne électorale.

Élire un gouvernement libéral, ce serait réaffirmer l'adhésion des Québécois au fédéralisme, mais ce serait aussi enliser davantage le Québec dans la stagnation politique et dans des deux mesquins d'équilibrisme qui sont aux antipodes de la vraie politique. ce serait accréditer la politique de ceux qui croient qu'on peut encore gagner des élections par le recours à la peur. Défaire les Libéraux, ce serait au surplus les obliger à réviser en profondeur leur leadership et leur orientation en prévision des affrontements les plus exigeants qu'aura jamais connus le Québec.

Entre ces risques, il faut choisir celui qui ouvre davantage la porte sur l'avenir.

Claude Ryan

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