Le Devoir d'hier et d'aujourd'hui (janvier 1970)

Dans ce monde pressé et contraignant où seules les institutions puissantes ont le temps de voir les anniversaires, il nous arrive, au Devoir, ce qui devrait se produire. Nous célébrons aujourd'hui le 60e anniversaire de fondation du journal, et la pression des tâches quotidiennes ne nous a pas permis de marquer l'événement de la manière élaborée qu'il eût fallu. Nous comptons pouvoir, dès le printemps, combler ce retard et profiter de la réunion annuelle des actionnaires du journal pour offrir à nos amis et lecteurs la chance d'un dialogue sur le chemin parcouru depuis soixante ans, et aussi peut-être d'une participation plus engagée dans les rudes étapes à venir. En attendant cette chance, on nous permettra de livrer quelques réflexions sur Le Devoir d'hier et d'aujourd'hui. Le journal fondé en 1910 par Henri Bourassa se distinguait par certains objectifs politiques, sociaux et religieux. Il se distinguait aussi par un certain caractère juridique et professionnel qui en fit, dès sa première parution, "un journal pas comme les autres". Le Devoir est-il resté fidèle à ce qu'il fut au début? En quoi et pourquoi a-t-il changé? Ces questions n'ont jamais cessé de hanter l'esprit de nos lecteurs : ils seraient déçus que nous les esquivions à l'occasion d'un soixantième anniversaire.

On peut grouper sous trois titres principaux les objectifs qui présidèrent à la naissance du Devoir. Henri Bourassa rêvait de liberté politique pour ses compatriotes canadiens-français et pour son pays, le Canada. Il rêvait d'un ordre économicosocial moins truqué au bénéfice des forts et plus propice à l'épanouissement des faibles. Il voulait enfin propager les principes et la doctrine du christianisme tel qu'incarné par l'Église catholique.

Au plan politique, Bourassa résuma souvent sa pensée autour des objectifs suivants : liberté et égalité pour les Canadiens français d'un bout à l'autre du Canada; liberté pour le Canada à l'intérieur de l'empire britannique; liberté pour le Québec à l'intérieur de la Confédération. Il mena parallèlement une croisade incessante pour l'assainissement des moeurs politiques à tous les niveaux. En matière d'éthique publique, Le Devoir est resté scrupuleusement fidèle à la pensée de Bourassa : les croisades qu'il a conduites à ce chapitre ne se comptent plus. Quant aux objectifs politiques définis par son fondateur, le journal a dû les redéfinir à la lumière des situations nouvelles qui ont surgi. L'égalité linguistique, par exemple, était naguère un article de foi pour tous les nationalistes canadiens-français, tandis que l'autonomie du Québec restait un objectif parmi plusieurs autres. Le fait dominant des soixante dernières années a sûrement été, à cet égard, l'émergence d'une conscience de plus en plus nette de la vocation politique originale du Québec.

De ce dernier phénomène, Le Devoir, par ses campagnes pour une interprétation plus dynamique du concept d'autonomie provinciale, fut le premier et le plus puissant promoteur. Mais les dirigeants du journal, tout en se réjouissant de la montée politique du Québec, ont refusé jusqu'à maintenant de conclure à la nécessité ou à l'urgence de la séparation politique. Une pensée les préoccupe avant tout : la liberté véritable, la liberté réelle et positive des Canadiens français, de tous les Canadiens français. Ils estiment que, moyennant des ouvertures raisonnables (qui restent à venir) du Canada anglais, cette liberté peut trouver à se réaliser à l'intérieur d'un cadre fédéral canadien empreint de souplesse.

Ils ont toujours refusé, par contre, de signer des chèques en blanc sur l'avenir de la Confédération, estimant que cet avenir devra être assuré par une honnête négociation et non par des concessions unilatérales du plus faible et du plus menacé des deux partenaires principaux. Il serait intéressant, à ce chapitre, de tracer un parallèle entre l'attitude de Bourassa à l'égard de Laurier et celle du Devoir d'aujourd'hui à l'égard de Pierre Elliott Trudeau : on y verrait que les mêmes situations engendrent, les principes aidant, les mêmes réactions fondamentales. On constaterait de même, si l'on examinait la position politique du Canada sur le plan international, que le problème majeur d'aujourd'hui n'est plus celui des rapports avec la Grande-Bretagne mais celui des relations avec le puissant voisin américain. Le Devoir d'aujourd'hui paraît moins préoccupé par ces problèmes que ne l'était celui de Bourassa : cela est dû, dans une large mesure, à la place centrale qu'a occupée dans les débats politiques depuis quelques années la question nouvelle du Québec.

Au plan social, Henri Bourassa situa dès le début la justice et la promotion des faibles au premier plan des préoccupations du journal. À toutes les étapes de son existence, Le Devoir a soutenu des mouvements de promotion populaire comme les caisses populaires, les mutuelles d'assurance-vie, le syndicalisme ouvrier et agricole, la coopération. Il a aussi appuyé, souvent même inspiré, bon nombre des progrès accomplis dans le domaine de l'assistance, de la législation et de la sécurité sociale. Il continue aujourd'hui de militer pour le développement du logement à coût modique, de l'éducation gratuite, de l'assurance-maladie, de la démocratisation de l'enseignement, etc.

Mais les conflits (syndicaux et autres) des dernières années et la hausse spectaculaire des budgets publics ont obligé les rédacteurs du journal à adopter une attitude plus critique à l'endroit de certaines formes inédites de revendication et de lutte qui se sont fait jour dans notre milieu. Le syndicalisme, par exemple, n'est plus, malgré ses protestations, le parent pauvre de naguère. Il est devenu à son tour un "establishment" aussi confortablement installé que bien d'autres, et qui doit être soumis, en raison de cette situation nouvelle, à une critique rigoureuse. L'État n'est plus, de son côté, la force démunie et honnie qu'il était jadis : il est devenu la plus colossale de nos entreprises et ses ramifications s'étendent désormais si loin qu'il faut songer souvent à les empêcher de s'étendre plutôt qu'à les multiplier. Le rôle du Devoir, dans cette situation, n'est pas d'être l'allié et l'apologiste à tout prix du syndicalisme et de la puissance étatique. C'est d'être une voix libre qui pense d'abord au bien réel du peuple et qui dit à chacun, sans contrainte, les faits et les choses comme il les voit. Au plan religieux, Le Devoir des débuts s'affichait carrément catholique et protestait ouvertement de sa "soumission joyeuse" à l'autorité du pape et des évêques. Le service des valeurs chrétiennes est demeuré l'un des soucis dominants des responsables du journal. Au milieu d'une période où nos institutions naguère confessionnelles perdaient l'une après l'autre leur ancien caractère, Le Devoir a connu, dans les formes qu'il donna jadis à son attachement aux valeurs chrétiennes, une mutation certaine. Ces valeurs revêtent désormais des formes plus "laïques", tels le respect de l'autre, la défense des libertés fondamentales, le souci du dialogue, la recherche de la vente et de l'intégrité. Elles ont aussi, dans les questions strictement religieuses, une résonance plus largement oecuménique.

Mais l'esprit original ne s'est point, pour cela, éteint. La fidélité à l'inspiration chrétienne fondamentale peut embrasser tout ce qu'il y a de riche, de positif et de constructif dans l'homme : elle doit, pour cela, revêtir la forme de l'accueil généreux et fraternel plutôt que de la défense jalouse d'un bien possédé par quelques-uns. Cette fidélité a été l'une des grandes sources de la liberté radicale qu'a su maintenir Le Devoir et elle peut l'être encore dans l'avenir. Elle ne saurait cependant être imposée. Pour être authentique, elle doit être libre. S'il fallait choisir entre le maintien rigidement imposé de cette fidélité et la poursuite de l'action fondamentale du journal (qui est d'informer et d'alimenter une opinion publique adulte), il faudrait probablement opter pour la seconde voie. Nous continuons pour l'instant de considérer les valeurs religieuses comme l'un des éléments les plus précieux de notre héritage. Nous leur accordons, en information et en commentaire, une place de choix qui ne comporte d'injustice pour aucun autre secteur, mais dont nous sommes fiers. Cela ne nous empêche pas de considérer que la place de l'idéologie dans l'expérience religieuse est beaucoup plus circonscrite qu'autrefois et que le champ des questions qui doivent relever, pour leur explication, de l'honnête recherche humaine plutôt que du recours servile à l'argument d'autorité est infiniment plus large qu'en 1910.

Dans sa forme "professionnelle", Le Devoir fut conçu, à l'origine,comme un instrument au service de certaines idées : notre collaborateur et ami Ramsay Cook rappelle très bien ce trait dans son évocation des motifs qui incitèrent Bourassa à fonder Le Devoir. Sans renoncer pour cela à ses objectifs fondamentaux. Le Devoir d'aujourd'hui est peut-être davantage porté à se concevoir et à se définir comme journal, avec tout ce que ce titre comporte d'exigences professionnelles plutôt que comme instrument au service d'une cause.

Comme journal, Le Devoir se veut un témoin honnête, impartial, articulé, libre et responsable, de la vie qui se fait au jour le jour dans notre milieu et dans le monde. Fidèle à ses origines, il attache plus d'importance à certains types d'information, se montrant particulièrement intéressé aux domaines qui affectent davantage les valeurs essentielles de la vie d'une société. Dans sa manière de choisir et de traiter cette information, il est guidé, non pas par une idéologie jalouse et discriminatrice, mais par le souci de la vérité, de la justice et de l'équilibre. Il commet chaque jour des fautes d'omission ou d'exagération : elles sont imputables tantôt aux conditions pleines d'embûches dans lesquelles se fabrique un journal quotidien, tantôt à la pauvreté de ses ressources matérielles, mais rarement à l'étroitesse de ses préoccupations. Liberté et responsabilité forment au Devoir un heureux couple : l'une ne va pas sans l'autre. C'est peut-être pourquoi la première de ces deux valeurs y est particulièrement en honneur aux yeux de maints confrères travaillant au service d'autre organes.

L'indépendance du Devoir a toujours été sa marque distinctive. Le journal fut fondé par Bourassa parce que celui-ci avait connu à ses dépens les limites de la liberté offerte par les partis politiques. Le Devoir n'a jamais connu, à aucune étape de son existence, d'autre loi que celle d'une radicale indépendance vis-à-vis des pouvoirs établis, anciens et nouveaux.

L'indépendance du Devoir a pu revêtir, à certaines époques, l'allure d'une opposition systématique et, de ce fait, souvent injuste et passionnée, à l'endroit de personnes ou de groupes identifiés avec le pouvoir : cela s'expliquait souvent par l'état avancé de corruption du pouvoir, et aussi par la démission d'autres éléments qui eussent dû assumer davantage leurs responsabilités.

Cette indépendance du Devoir est aujourd'hui moins voyante, moins tapageuse qu'à d'autres époques, mais non moins réelle. On notera qu'à aucune époque, elle n'a d'ailleurs été synonyme de neutralité. Si Le Devoir a tenu à garder son indépendance, ce ne fut jamais pour éviter de s'engager, mais pour pouvoir, au contraire, s'engager plus librement. Encore aujourd'hui, on peut discuter, voire refuser, la manière dont Le Devoir prend parti dans telle élection, dans tel conflit syndical, dans telle course de leadership : on ne saurait lui reprocher, à moins de ne pas savoir lire (ce qui est plus courant qu'on ne pense), de ne pas prendre position. Son indépendance, Le Devoir la doit sans doute à des structures juridiques ingénieuses : celles-ci assurent au directeur et à ses collaborateurs une liberté irremplaçable, sans interdire pour autant une saine collaboration des rédacteurs à l'élaboration des orientations et une fructueuse association des lecteurs à la vie du journal. Mais il la doit en premier lieu à l'esprit que lui inculqua Bourassa. Le Devoir fut enfin, pendant longtemps, un lieu de ralliement pour les promoteurs d'une certaine conception de la vie politique et sociale au Canada français. Un ancien maire de Montréal parlait un jour de "l'école maudite du Devoir" : il n'était pas seul à penser ainsi. D'autres disent : "Nous ne retrouvons plus dans Le Devoir"; si ces gens venaient au Devoir pour s'y mirer dans leurs propres idées, ils ont raison d'être un peu désorientés aujourd'hui. Le Devoir n'est plus, s'il l'a déjà été, le lieu de rendez-vous intellectuel d'une élite de citoyens pensant de la même manière. Il est plutôt devenu, depuis deux décennies, un lieu de rencontre pour ceux qui ont une contribution valable à fournir au progrès du milieu, même s'ils ne partagent pas toujours les vues du journal. André Laurendeau souhaitait, en 1963, voir s'élargir la vocation d'hospitalité intellectuelle du Devoir. Comment ne pas constater que celle-ci n'a cessé de s'amplifier? Une des sections les plus importantes du journal est faite jour après jour à l'aide d'apports spontanés et d'excellente qualité en provenance des couches les plus variées du milieu québécois et canadien. Ces personnes sentent qu'un dialogue se poursuit par l'intermédiaire du Devoir : elles souhaitent spontanément y participer. À ces lecteurs qui honorent le journal de leur collaboration, nous voulons dire le respect que nous portons spontanément à tout texte qui nous parvient du milieu, quelque signature qu'il porte. Entre ces textes nombreux, il nous faut opérer chaque jour une sélection douloureuse. Nous la faisons sans autre souci que de témoigner de notre considération pour les manifestations authentiques de la vie intellectuelle et de notre souci de maintenir à un niveau civilisé et exigeant la discussion des affaires publiques. Le rôle de table ronde, de lieu de rencontre est moins exaltant que celui de phare et de guide. Il exprime néanmoins, ce nous semble, une dimension essentielle de la vocation du Devoir de 1970.

Le soixantième anniversaire du Devoir évoque une tranche capitale de l'évolution du Québec, du Canada et du monde. Cet anniversaire est trop important pour qu'on se borne à le souligner d'une rapide évocation. Nous espérons qu'il nous sera donné, d'ici l'été, de le célébrer d'une manière plus élaborée. En attendant, nous exprimons à tous ceux qui nous ont précédés au Devoir, à tous ceux qui nous ont soutenus, encouragés et aidés, à ceux qui nous ont fait l'honneur de nous lire et de nous critiquer honnêtement, l'hommage de notre gratitude respectueuse. Le Devoir a aujourd'hui 60 ans : ce long cheminement qu'il a parcouru dans la liberté et la fidélité l'autorise à espérer qu'il aura encore un rôle utile à jouer dans l'avenir. Il ne nourrit point d'autre ambition.