Le Parti québécois au pouvoir: le résultat majeur de l'élection (novembre 1976)

En obtenant lundi la faveur de plus de 41 % des électeurs et en remportant la victoire dans 62 circonscriptions, le Parti québécois a accompli un exploit historique dont on n'a pas fini de scruter les implications.

Le vote exprimé lundi a sans doute été en premier lieu un vote de rejet à l'endroit d'un gouvernement devenu synonyme aux yeux de milliers d'électeurs d'impuissance, d'ambiguïté et de laxisme administratif. Il a de même produit des résultats parlementaires qui dépassent en ampleur, par le jeu de notre mode capricieux de représentation, celui qu'eût dicté un calcul plus précis de la volonté exprimée par les citoyens. Il n'empêche qu'il a été obtenu à l'aide de règles acceptées de tous les partis en lice au départ de la course. À certains égards, il marque même un changement si important qu'on aurait tort d'en minimiser la portée.

Ce qui frappe en effet dans la victoire remportée par le PQ, c'est qu'elle a été obtenue non seulement dans le château fort montréalais de ce parti, mais dans à peu près toutes les régions du Québec. C'est aussi le fait qu'elle a été surtout obtenue dans des circonscriptions à forte majorité francophone. [...]

Fort de son nouveau titre de parti majoritaire chez les francophones, le Parti québécois ne saurait toutefois, sous prétexte qu'il est au pouvoir, cesser de penser au projet d'indépendance qui a été sa raison d'être depuis sa fondation. En conformité avec son programme, il devra au contraire poser des gestes concrets qui remettront très vite sur le tapis les questions que l'on croyait avoir remisées pour quelques années. Or, cela posera à ciel ouvert la question fondamentale du siège ultime du pouvoir chez les Québécois eux-mêmes.

Depuis les tout débuts de la Confédération, on a en effet observé au Québec la coexistence de deux courants très répandus mais foncièrement différents en ce qui touche le statut politique et le statut constitutionnel du peuple québécois. Un premier courant a généralement soutenu que l'épanouissement des Canadiens français pouvait être le mieux assuré à travers leur insertion dynamique dans un cadre politique et économique plus large comme celui que propose le Canada. Ce courant l'emporta lors de la Confédération, qu'il réussit à faire approuver par les députés québécois du temps, par une majorité dont on oublie trop qu'elle fut fort mince. Il connut par la suite des jours glorieux sous le règne de premiers ministres francophones comme Laurier, Saint-Laurent, puis Trudeau.

Mais il y eut toujours, en contrepartie, un autre courant qui, dès les débuts de la Confédération, a tendu à percevoir les Canadiens français comme un peuple, comme une nation dont le siège historique ne peut être que le Québec. Les représentants de ce courant s'opposèrent à la Confédération, sous prétexte qu'elle serait un jour un instrument d'assimilation, non de liberté, pour les Canadiens français. À travers des périodes comme celles d'Honoré Mercier, puis de Duplessis, ils n'ont cessé d'exercer au Québec même une influence considérable qui est allée en croissant sans cesse au cours des dernières années.

De ce deuxième courant, le Parti québécois représente la forme la plus récente et la plus achevée. Auparavant, le courant centré sur le Québec avait une connotation «protectionniste» et défensive qui limitait singulièrement son attrait. La grande force du Parti québécois, ç'aura été de traduire les aspirations indistinctes qu'il véhiculait jusqu'à la Révolution tranquille en un projet cohérent de souveraineté nationale.

Pendant plus d'un siècle, le régime fédéral canadien a procuré à chaque courant un «espace politique» considérable qui leur permettait de coexister sans que l'un soit logiquement entraîné à rechercher la défaite de l'autre. Aussi longtemps que le partage des pouvoirs défini par l'Acte de l'Amérique du Nord britannique fut accepté des Québécois, il était assez naturel que les tenants du courant «libéral» trouvent à s'employer davantage sur la scène fédérale. Tandis qu'ils étaient ainsi occupés sur une scène plus large, les tenants de l'autre courant exerçaient en contrepartie une action non moins importante au sein des institutions proprement québécoises. Quand il leur arrivait de détenir le pouvoir à Québec, ils l'exerçaient en reconnaissant les limites.

On savait rarement lequel des deux courants avait vraiment l'autorité majeure. Mais on n'en mourait ni ne s'en impatientait guère, chacun paraissant satisfait de la portion qui lui était laissée, et nul n'ayant esquissé jusqu'à ces temps tout récents une théorie complète et cohérente de l'exercice du pouvoir politique au Québec.

Or, c'est cette équation historique mal définie mais très ancienne que remet en cause l'arrivée au pouvoir du Parti québécois. Le PQ n'est pas d'abord séparatiste, encore moins isolationniste, nonobstant tout ce qu'on a pu en dire. Il est au contraire plus ouvert sur l'universel que bien des tenants du courant dit libéral. Mais il veut que soit d'abord défini et assuré un premier lieu de pouvoir politique pour le peuple québécois. Et il veut naturellement que ce lieu soit établi au Québec et contrôlé directement et entièrement par les citoyens du Québec. À plus ou moins brève échéance, cela le met inéluctablement en situation de conflit fondamental avec Ottawa.

Vu dans cette perspective, l'enjeu majeur des débats qu'ouvre l'arrivée au pouvoir du Parti québécois est l'équilibre même du pouvoir politique au Québec et au Canada.

En réponse à une question de M. Joe Clark, M. Trudeau a feint hier d'ignorer ou de minimiser le problème. «Ce gouvernement, a-t-il répondu au chef de l'opposition, est voué à la cause d'un Canada inséparable et d'un Canada qui est indivisible... Tel est et continuera d'être notre mandat, et nous n'entendons pas négocier aucune forme de séparation avec quelque province que ce soit.»

Mais autant on souhaite que, de part et d'autre, on puisse s'entendre sur des règles précises qui lieraient les deux parties dans les discussions à venir, autant il est difficile d'entrevoir que M. Trudeau, aussi longtemps qu'il sera premier ministre fédéral, puisse refuser d'engager la discussion avec son nouvel et puissant interlocuteur.

Si le PQ devait s'en tenir à son projet strict d'indépendance, les discussions prendraient naturellement fin assez vite. Mais il faudrait alors reporter le débat sur le terrain de l'opinion publique. Le PQ a pris lundi soir une avance indéniable en s'emparant du pouvoir à Québec. Il y disposera maintenant d'une basse unique pour faire valoir auprès du public québécois les avantages de son option fondamentale. Si M. Trudeau veut contrer cet avantage, il devra éviter de se réfugier uniquement dans la légalité. Il devra plutôt revêtir de nouveau sa tunique de combat et revenir beaucoup plus souvent et systématiquement au Québec même afin d'y mener à ciel ouvert une lutte démocratique et publique à défaut de laquelle son argumentation légaliste pourrait conduire de nouveau le pays à une crise plus grave encore que celle d'octobre 1970.

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