Des attentes déçues

Les Espagnols sont priés de retourner aux urnes, ce qui n’est pas sans faire souffler à gauche un vent de déception. On croyait entrer dans une nouvelle ère démocratique, on a vu les politiques se chipoter interminablement. Nouvelle Espagne, prise deux.

Les élections de décembre 2015 étaient historiques en ce sens qu’elles ont fait éclater le bipartisme qui garantissait la stabilité politique à l’Espagne. Une stabilité qui d’évidence était devenue sclérosante en ce royaume ibérique centralisé, allergique à l’expression du « nationalisme périphérique » des Catalans. Pour la première fois depuis le retour à la démocratie en 1977 — après 35 ans de franquisme —, pas de majorité au Parlement. L’irruption de deux nouveaux partis — Podemos (gauche altermondialiste) et Ciudadanos (centriste) — sur un terrain traditionnellement dominé par les conservateurs du Parti populaire (PP) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) est venue bouleverser le paysage, créant une nouvelle dynamique dont la classe politique n’aura malheureusement pas su ou voulu tirer les possibilités de dialogue et de reconfiguration du pouvoir.

Résultat net de ces quatre mois de blocage : les Espagnols, qui ne cachent pas leur lassitude, devront retourner aux urnes le 26 juin prochain, suivant l’échec de leurs élus à former un gouvernement de coalition. Mois de juin de tous les dangers, puisque le scrutin espagnol se tiendra trois jours après le référendum sur un éventuel Brexit de la Grande-Bretagne.

Que le roi Felipe VI se soit finalement résigné à déclencher de nouvelles élections législatives tient manifestement à l’intransigeance dont a fait preuve chacun des quatre partis au cours des négociations. Mais il est malheureusement permis de penser que c’est d’abord la gauche qui sort meurtrie de l’exercice. Le gouvernement sortant emmené par le président Mariano Rajoy, dont le PP a remporté le plus grand nombre de sièges en décembre dernier (123), aura eu beau jeu de laisser cette gauche, la vieille et la nouvelle, se chamailler pour le pouvoir et, ce faisant, étouffer l’espoir de renouveau qu’elle suscitait.

De ceci à cela, le risque est que le scrutin du 26 juin prochain soit celui du retour à la case départ du bipartisme. Ce qui, dans une pure logique de pouvoir, correspondrait tout à fait aux intérêts du PP, mais aussi, dans une moindre mesure, à ceux du PSOE.

Ce qui revient à dire que Podemos, parti né du mouvement des Indignés, s’en voudra peut-être aux lendemains des prochaines élections de ne pas avoir trouvé un moyen d’entrer en coalition avec les socialistes traditionnels. Une alliance de Podemos, fort de ses 69 sièges obtenus en décembre, et du PSOE (90 élus) aurait pourtant permis à la gauche de réunir, de justesse, la majorité au Parlement. Pour avoir posé sans fléchir des conditions rejetées par le PSOE — moitié des portefeuilles ministériels, référendum d’autodétermination en Catalogne, refus de discuter avec Ciudadanos —, Podemos a perdu des plumes auprès d’une partie de ses électeurs, cette fois-ci « indignés » par le fait que son chef, Pablo Iglesias, n’a pas mis davantage d’eau dans son vin. D’où une poussée abstentionniste à gauche, laissent entendre les sondages.

Reste que beaucoup apprécieront le fait qu’il n’ait pas cédé. Une analyse relayée par Le Monde laisse entendre que Podemos voudrait entrer d’ici à juin en alliance avec les écolo-communistes de la Gauche unie, ce qui lui donnerait des chances de devenir la deuxième force politique du pays, devant les socialistes. Auquel cas, la gauche de la gauche espagnole se lance dans un quitte ou double. De toutes les tensions qui balaient les pays d’Europe, celle-là demeure l’une des plus prometteuses. On est loin, en tout cas, de la France du Front national et Marine Le Pen, attendue au deuxième tour de la présidentielle de l’année prochaine.