D’hier à demain

Depuis que l’Alberta et la Saskatchewan subissent les contrecoups de la chute des prix du pétrole, les projets de pipelines sont présentés comme la solution à la relance de leur industrie pétrolière.

La crise économique est immédiate, mais les pipelines n’entreront en activité — s’ils voient le jour — que dans quelques années. Entre-temps, une autre crise, celle des changements climatiques, exige que les gouvernements et des citoyens entreprennent sans attendre le virage nécessaire à l’atteinte des objectifs de la conférence de Paris en matière de réduction des gaz à effet de serre (GES).

Selon la première ministre albertaine Rachel Notley, le débat autour de la construction d’oléoducs est entaché d’un esprit de clocher et manque d’une vision réellement canadienne, tout cela aux dépens de l’économie de sa province. Elle a trouvé un allié dans l’ancien premier ministre Brian Mulroney, qui voit dans ces projets une occasion de « nation building » et a enjoint à Justin Trudeau de s’en faire le promoteur auprès des autochtones, des environnementalistes et des provinces.

Mais ces oléoducs desserviront une industrie et une région du pays. On ne parle pas d’infrastructures dont tout le monde peut se servir. Mme Notley prêche pour sa paroisse. Ce n’est pas un reproche, c’est son travail de défendre son monde, mais qu’on ne nous parle pas de projet mobilisateur canadien.

Ces pipelines soulèvent, par ailleurs, une série d’enjeux environnementaux et il ne saurait être question d’escamoter le processus d’évaluation. Les populations des régions traversées ont des inquiétudes légitimes allant de la sécurité de leur approvisionnement en eau potable à la protection de leurs terres agricoles. Elles ont le droit d’être entendues.

Et que dire de la décision d’affaires ? TransCanada Pipelines prévoit investir près de 16 milliards dans le projet d’Énergie Est qui permettra d’acheminer vers l’est du pays 1,1 million de barils de pétrole brut par jour provenant avant tout des sables bitumineux et destiné, pour l’essentiel, à l’exportation. L’entreprise mise de toute évidence sur une remontée du prix du brut, mais le pari est colossal, car l’ensemble de la planète s’est engagé en décembre, à Paris, à se diriger vers une économie faible en carbone. Même l’Arabie saoudite s’y prépare avec la création d’un fonds souverain pour diversifier son économie.

Le décompte est commencé, car la communauté internationale dit vouloir maintenir la hausse des températures « bien en deçà de 2 degrés » par rapport à l’ère préindustrielle, peut-être même sous la barre de 1,5 degré. Les cibles de réduction des GES soumises à Paris sont insuffisantes et devront être resserrées, celles du Canada en particulier.

Il s’est engagé à réduire ses émissions de GES de 30 % par rapport au niveau de 2005 d’ici 2030. Cet objectif fixé par les conservateurs, repris à Paris, a été présenté par le gouvernement Trudeau comme un plancher. Pour l’atteindre, calcule le directeur parlementaire du budget, il faudra quand même éliminer 208 millions de tonnes de CO2, soit l’équivalent de ce qu’émettent tous les camions, automobiles et véhicules hors route.

Les solutions existent, mais elles exigent une réelle volonté politique et un effort de tout le monde, des provinces aux entreprises en passant par les citoyens. Le défi pour les politiciens sera de les mettre en oeuvre de façon concertée et, en Alberta, de s’attaquer à la diversification économique. Il faudra y mettre les moyens (imaginez ce qu’on pourrait faire avec ces 16 milliards) et cesser de dorer la pilule. Ce virage exigera des compromis, des sacrifices et, de la part des gouvernements, une détermination digne de celle qui a conduit les Américains sur la Lune. Sauf que cette fois, ce sera pour sauver notre planète.

16 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 avril 2016 00 h 52

    Vox populi, vox Dei

    Si le Québec était indépendant, ce serait simple; l’Ouest canadien exporterait son pétrole par la Baie d’Hudson.

    Mais voilà, les Québécois en ont décidé autrement.

    Or nous vivons dans une Démocratie. Une Démocratie, c’est quand les minorités (les Québécois) peuvent s’exprimer. Mais c’est aussi quand les majorités (le Canada anglais) peuvent agir.

    De la même manière que le Canada anglais a adopté une constitution sans nous — plus précisément à la suite d’une séance ultime de négociation à laque nous n’avons même pas été invités — le Canada anglais nous passera ce pipeline sur ce corps que nous le voulions ou non.

    Voilà les amis, c’est le prix de notre appartenance au Canada; ne jamais obtenir de subvention pour des projets structurants (comme Bombardier), se voir imposer la traversée de la Vallée du Saint-Laurent par des pipelines (là où se concentrent la population, de même que l’activité agricole et industrielle du Québec), payer 50% de frais de toute catastrophe environnementale éventuelle (comme à Lac-Mégantic), enterrer nos morts et fermer notre gueule pour le bien de notre beau pays le Canada.

    Comment peut-on être caves à ce point ?

    • Réal Bergeron - Abonné 27 avril 2016 11 h 56

      M.Martel, plutôt que de jouer les prophètes de malheur et de blâmer Pierre, Jean, Jacques pour les maux qui nous affligent, faites donc comme des milliers de citoyens qui se battent bec et ongles pour que ce pipeline ne voit pas le jour.

  • Michel Weil Brenner - Abonné 27 avril 2016 04 h 39

    Traité de Paris

    Signé à l'encre noir ,celui de Trans Canada

  • Pierre Grandchamp - Abonné 27 avril 2016 06 h 33

    Superbe de belle analyse

    Vous synthétisez fort bien la problématique!

    Moi, ce qui me dérange: les Gérard Deltell et les Mulroney de ce monde. Mais où étaient-ils quand des maires, des autochtones, des citoyens et,finalement, le gouvernement de BC ont rejeté un projet similiaire à celui d'Énergie Est? Pourquoi c'est au Québec de sauver "l'honneur canadian"....comme lors de l'illégitime constitution de 1982?

    Quelque 160 maires/municipalités du Québec ont manifesté leur opposition, dont récemment la Ville de Laval. Beaucoup d'agriculteurs, des atochtones.

    Les USA ne veulent pas du pétrole de l'Alberta, Colombie britannique non plus. Pis nous-autres, petits Québécois soumis, il nous faudrait dire oui. Or, le projet le moins coûteux est celui passant par British Colombia.


    Pierre Grandchamp dit Cornellier

    • Pierre Grandchamp - Abonné 27 avril 2016 12 h 38

      Or, ce pétrole servirait à Irving du New Brunswick et à l'exportation, surtout. Nous, Québécois, allons prendre tous les risques au profit de l'Alberta et du New Brunswick.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 27 avril 2016 07 h 41

    L'oléoduc met gravement en danger l'intérêt national

    Si l'on s'en tenait à l'intéret national, le projet d'oléoduc serait rejeté parce qu'il le heurte violemment. Au dix-neuvième siècle, les populations étaient heureuses de laisser passer le train chez elles parce que sa venue améliorait leur vie. Il en fut de même au vingtième siècle pour le réseau routier transcanadien. Le contraire se produit pour le projet d'oléoduc, celui-ci mettant raisonnablement en danger la vie des populations dont il traversera le territoire. Nos gouvernements fédéral et québécois utiliseront les 'forceps' et les populations éprouvées, nations autochtones incluses, s'en souviendront durablement si l'oléoduc fuit, et il fuiera, et pollue leurs fleuves, leurs rivières, leurs nappes phréatiques. De plus, rien ce qui menace la planète devrait être d'intérêt national. Paraphrasant d'anciens leaders souverainistes, une importante fuite d'oléoduc constituera enfin la 'condition gagnante' tant attendue. Au Québec, l'on s'est longtemps souvenu de Louis Riel et de la conscription de 1916? Pourquoi ne se souviendrait-on pas de Lac-Mégantic et de bien pire, du grand bris d'oléoduc de....2030...?

  • Pierre Grandchamp - Abonné 27 avril 2016 08 h 49

    Quelque 160 cours d'eau traversés au Québec

    Quelque 160 cours d'eau traversés au Québec dont plusieurs servent à l'alimentation en eau potable. Dans certains cas, avec risques de glissements de terrain.

    Et des terres agricoles certifiées biologiques!

    • Brigitte Garneau - Abonnée 27 avril 2016 16 h 08

      Ce n'est pas 160 cours d'eau, mais plus de 830!! Et ce, uniquement au QUÉBEC!! Pouvez-vous imaginer le GÂCHIS!