La visite

Opération charme, désir d'augmenter sa popularité ou convictions fermes? C'est au résultat qu'il faudra juger la visite, inusitée, du ministre Yves Séguin au FRAPRU. Le programme de son propre parti devrait toutefois lui servir de guide.

Au FRAPRU, le très revendicateur Front d'action populaire en réaménagement urbain, on se pince encore de voir débarquer ce matin le ministre des Finances Yves Séguin, flanqué du ministre des Affaires municipales Jean-Marc Fournier, dans leurs modestes bureaux du Centre-Sud montréalais.

C'est le ministre Séguin qui a insisté pour ce lieu de rencontre, une première dans l'histoire du groupe. Mais si M. Séguin croit faire là un geste qui amadouera son porte-parole, François Saillant, il doit d'ores et déjà déchanter. M. Saillant, farouche défenseur du logement social, n'est pas à la veille de devenir la version québécoise de Nancy Neamtam — cette militante montréalaise de renom, qui chante depuis quelque temps les vertus du premier ministre fédéral Paul Martin.

Les demandes du FRAPRU sont par ailleurs suffisamment connues pour oser croire que le déplacement des ministres ne relève pas que d'une nouvelle forme de relations publiques. Certes, Yves Séguin, en sollicitant ainsi une rencontre qui a pris tant le FRAPRU (ravi) que ses collègues (agacés!) au dépourvu, a outrepassé le rôle attendu d'un ministre des Finances. Mais même si le procédé relevait d'une envie de gloriole, le ministre a quand même pris pour cible un dossier majeur, pour lequel les libéraux ont, sur papier, de vraies préoccupations et d'excellentes idées.

Le PLQ a en effet consacré à l'habitation un document électoral étoffé dont la première recommandation est de reconnaître le droit au logement dans la Charte québécoise des droits et libertés. Suivent la promesse de mieux gérer les urgences liées à la pénurie de logements; le rapatriement de sommes fédérales pour construire tant des HLM que des coopératives ou des OSBL d'habitation; la construction accélérée des logements sociaux déjà promis; et l'adoption d'une politique d'habitation «pour en finir avec la crise du logement». Bref, exactement ce que le FRAPRU mettra au menu des ministres ce matin!

En y ajoutant toutefois un réel sentiment d'urgence: le programme de suppléments au loyer versés aux sans-logis du 1er juillet pour les aider à se trouver un toit a pris fin. On ne sait pas ce qui le remplacera, au grand dam des locataires touchés... et des villes qui savent bien qu'elles ne pourront, elles, laisser 3000 ménages à la rue. Or non seulement les logements bon marché sont rarissimes, mais la Ville de Montréal vient d'informer les organismes qui coordonnent la construction de logements sociaux qu'elle n'autoriserait plus de nouveaux projets, faute de savoir si Québec en assurera le financement.

Ce serait trop attendre des deux ministres qu'ils sortent de la rencontre avec des annonces précises, chiffrées, ficelées. Mais ils devront dépasser le stade des vagues promesses, car il y a des gens à rassurer. Une situation qu'ils sont d'ailleurs à même de comprendre: la chic circonscription d'Outremont de monsieur Séguin ne comprend-elle pas Côte-des-Neiges, où pullulent les histoires d'horreur de locataires démunis et où 20 % des ménages consacrent plus de la moitié de leurs revenus à se loger? Quant à la circonscription de M. Fournier, Châteauguay, les besoins de logements sociaux y sont tels qu'on y a développé certaines des initiatives les plus intéressantes du Québec dans le domaine.

Au tour des ministres de démontrer que la créativité gouvernementale ne se limite pas à une intrusion dans le Centre-Sud pour prendre le café matinal.

jboileau@ledevoir.ca

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