Le refus de l’«humilité»

Gaétan Barrette a rejeté avec empressement et vanité la recommandation d’anciens hauts fonctionnaires de soumettre sa réforme à la vérificatrice générale pour évaluation. Ce refus contredit totalement deux principes que Philippe Couillard avait pourtant présentés comme cardinaux en 2014 : la « révision permanente » et la transparence. Et sans doute un troisième, vanté celui-là par l’ancien président du Trésor Martin Coiteux : l’humilité. Une intervention du premier ministre s’impose.

Ceux qui ont réclamé le 23 avril une évaluation de ce qu’il est convenu d’appeler les « réformes Barrette » connaissent le système de santé, c’est indéniable. Il s’agit de Paul Lamarche, professeur honoraire en administration de la santé, mais aussi ex-sous-ministre associé au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) ; Pierre Joubert, ex-directeur de la recherche et de l’évaluation au MSSS et ex-directeur de la recherche à l’Institut national de santé publique ; enfin, Marc-André Maranda, ex-directeur du programme de santé publique au MSSS. Leur demande était simple : que la vérificatrice générale se penche sur l’effet des réformes de l’actuel ministre de la Santé. Le Vérificateur général est à leurs yeux l’institution la plus « crédible » pour effectuer une « lecture neutre et objective de la situation actuelle ». La demande a été appuyée par une vingtaine de personnes, dont des experts. Si l’on en croit M. Barrette, « rien n’est plus politique que cette lettre-là ». Selon lui, « des analyses indépendantes, il s’en fait dans le gouvernement ».

Là est le problème, justement. Comme le font remarquer les signataires de la lettre, « toutes les instances qui étaient susceptibles de fournir une lecture différente de celle du ministre sur ce qui se passe dans le réseau ont été abolies ou muselées ». La Santé représente la portion la plus importante du budget du Québec : 38,4 milliards de dollars. La gestion d’une somme de cette taille exige des contrepoids autres que ceux des oppositions parlementaires. La vérificatrice générale devrait jouer ce rôle.

Au contraire, M. Barrette nous demande un acte de foi : « Attendons que la transformation du réseau soit complète avant de passer des commentaires. » Les cadres de la santé lancent des S.O.S., des superinfirmières quittent le Québec, etc. Il faudrait tout de suite pouvoir analyser, par exemple, « l’évolution des nombres de départs, de postes non pourvus et des congés de maladie dans les établissements […], avant et après leur fusion dans les CISSS et les CIUSSS ». Le ministre refuse net. On verra, insiste-t-il, le 31 décembre 2017, date où notre citrouille de système se transformera soudainement en carrosse.

De la part de M. Barrette, allergique de manière congénitale aux critiques, la réponse ne surprend guère. Il reste que cet homme occupe le poste le plus important dans un gouvernement qui avait fait une promesse claire. Rappelons-nous : « Il s’agira de mettre en place un mécanisme, mais surtout une culture d’évaluation permanente », annonçait Philippe Couillard dans son discours d’ouverture du 21 mai 2014. Dans le décret de l’été 2014 qui créait la Commission de révision permanente des programmes, on précisait que l’évaluation devait se faire « en continu ».

Gaétan Barrette a beau gérer le plus imposant budget de tout l’État du Québec, il échappe aux grands principes de gestion de son gouvernement, à cette culture qu’il fallait urgemment développer. D’ailleurs, qu’en pense M. Couillard, qui préside depuis septembre 2015 le Comité permanent de la révision des programmes, lequel est chargé (voir le site du Conseil du trésor) de donner les grandes orientations au Bureau de la révision permanente des programmes (BRPP) ? Fera-t-il une exception pour son collègue médecin ? Toujours en mai 2014, M. Couillard déclarait : « Il faut que la transparence soit la plus entière possible. » Le refus de l’évaluation constitue évidemment un rejet de la transparence ; depuis les réformes Barrette d’ailleurs, nombre de données sont inaccessibles ou occultées.

Pourtant, « il s’agit d’être un peu plus humble comme gouvernement », philosophait Martin Coiteux en août 2015 en annonçant la création du BRPP. « L’humilité, ce n’est pas de la faiblesse. L’humilité, c’est d’accepter de se faire évaluer. »

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