Et tous les autres?

Si le Brésil voulait vraiment s’attaquer à la corruption, c’est une grande partie de la classe politique qu’il faudrait destituer, et pas seulement la présidente Dilma Rousseff. Or, l’épouvantable débâcle politique dans laquelle se trouve plongé le pays repose sur des hypocrisies dont, du reste, la jeune démocratie brésilienne n’a certainement pas le monopole. En réalité, les forces politiciennes et les intérêts de classe qui sont en train de chasser Mme Rousseff du pouvoir visent moins à assainir le système qu’à casser son Parti des travailleurs (PT) et la gauche dans son ensemble.

Il est vrai que Mme Rousseff est loin d’être une présidente de la qualité de Luiz Inácio Lula da Silva. Son gouvernement est coupable d’avoir géré la crise économique et les finances du pays de façon particulièrement inadéquate, après avoir hérité en 2010 des mains de Lula d’une économie en santé. Encore que, si l’économie flanche aujourd’hui de manière radicale (chute du PIB de 3,8 % l’année dernière) et que le chômage et l’inflation s’envolent, cela tient également, bien entendu, aux retombées de la Grande Récession et à des facteurs macroéconomiques comme l’effondrement des prix des matières premières.

Que, pour avoir dilapidé l’héritage, Mme Rousseff touche des bas-fonds d’impopularité, soit. Le PT souffre manifestement d’usure du pouvoir. Pour autant, le vote enregistré dimanche par la majorité des députés en faveur de la procédure de destitution est un geste objectivement démesuré au regard de ce que l’opposition lui reproche — à savoir, non pas d’être mêlée au scandale de corruption de Petrobras qui secoue le pays, mais d’avoir maquillé en 2014, l’année de sa réélection, l’ampleur du déficit public par « pédalage budgétaire ». S’il va de soi que Mme Rousseff mérite d’être sanctionnée pour ses manipulations de livre, pratiques par ailleurs courantes dans nos gouvernements, il reste que le casus belli est boiteux.

Plus crédible, en fait, serait l’entreprise de lynchage si, par exemple, le député ultraconservateur Eduardo Cunha, l’instigateur de la procédure de destitution, n’apparaissait pas dans les Panama Papers et s’il n’était lui-même inculpé pour « corruption et blanchiment d’argent » en rapport avec Petrobras. Ou si, des 65 membres de la Commission spéciale qui s’est prononcée la semaine dernière en faveur de la destitution, près de la moitié n’avaient été inculpés ou condamnés. Ou s’il n’était devenu patent que l’enquête judiciaire du juge Moro était politiquement teintée.

Difficile en l’occurrence de ne pas en conclure que la tempête que traverse le Brésil se résume à une vulgaire lutte de pouvoir. Et qu’on assiste à un coup d’État qui, empruntant la voie parlementaire, met des gants blancs.

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1 commentaire
  • Marcel Gilbert - Abonné 19 avril 2016 10 h 02

    Les enjeux cachés

    Les véritables enjeux sont la suppression des acquis du lulisme, la diminution des aides à la sante et à l’éducation, l'étouffement de certaines affaires de corruption et, un enjeu dont on parle très peu, celui de la privatisation des ressources pétrolières brésilienne en haute mer. C’est la raison pour laquelle les marchés réagissent très bien aux annonces de destitution.