L’improvisation des vertueux

Après avoir soupçonné les oppositions des pires pensées pour s’être interrogé sur la possibilité de hausser les seuils d’immigration annuels à 60 000, le gouvernement s’est finalement rangé à leur position. Improvisation déconcertante de la part d’un gouvernement dont la ministre de l’Immigration vient de se donner beaucoup de pouvoirs arbitraires dans la nouvelle loi.

Un peu plus et on conclurait que Philippe Couillard et Kathleen Weil soufflent sur les « braises de l’intolérance ». C’est ainsi en effet que le premier ministre avait pourfendu, début mars, ceux qui, tel François Legault, s’étonnaient que le gouvernement semblait avoir déjà fixé les prochains seuils d’immigration : c’était 60 000 ou rien. 60 000 était une sorte de seuil de la tolérance. En dessous, vous étiez du côté sombre de l’identité québécoise : « Je crains fort, M. le Président, que [les gens de] la deuxième opposition soufflent encore une fois, comme ils l’ont déjà fait, sur les braises de l’intolérance », sermonnait Philippe Couillard, le 9 mars en Chambre. Non seulement le premier ministre se plaçait-il dans le camp du bien, de la morale, de l’ouverture, mais, ô bonheur, c’était aussi le camp de l’économie et de la prospérité. Hausser les seuils à 60 000, « on a besoin de le faire », martelait-il. « Parce que le Québec — et ç’a un effet sur notre économie — est dans une situation où la population active, la population en âge de travailler ou de chercher un emploi, ne croît pas rapidement, ou même a tendance un peu à décroître. »

Or, cette semaine, la ministre Kathleen Weil s’est trouvée à dessouffler le discours de surplomb moral et économique du premier ministre. Finalement, les seuils ne seront pas haussés cette année. Il y aura gel. Et l’augmentation viendra progressivement, avec les années. On aurait à court terme besoin de « stabilité » alors que l’État du Québec vient de se doter d’une nouvelle loi d’immigration, qui abroge totalement l’ancienne. « Stabilité », n’est-ce pas un terme intolérant ? Imaginons si, au début du mois, un caquiste ou un péquiste avait eu le malheur de réclamer le gel des seuils au nom de la « stabilité ». M. Couillard aurait sans doute sorti son doigt accusateur.

S’il y a d’évidentes vertus humanitaires, démographiques et de développement social à l’immigration, les vertus économiques telles que les ont présentées le premier ministre et sa ministre s’apparentent à des « slogans ». C’est le mot que le chercheur Guillaume Marois, coauteur du Remède imaginaire (Boréal, 2011), a employé au « Devoir de débattre » à Sherbrooke, mercredi soir. « Slogans », au sens où plusieurs études empiriques tendent à conclure que l’immigration n’a que peu d’effets contre la diminution de la population active et la lutte contre le vieillissement démographique. En audition devant la commission, lors de l’étude de la loi, l’économiste Pierre Fortin a souligné qu’une simulation des chercheurs Banerjee et Robson (2009) avait démontré que pour empêcher que le « rapport de dépendance aînés-jeunes augmente », le Canada devrait multiplier par… cinq son nombre annuel d’immigrants. « Au Québec, cela signifierait une hausse colossale qui ferait passer l’immigration internationale de 45 000 à 225 000 par année. Tout à fait inimaginable », tranchait M. Fortin.

Du reste, nous semblons bien obsédés par les fameux seuils. Nous réduisons trop souvent les débats sur l’immigration à ce chiffre « magique ». Nous en débattons comme s’ils voulaient tout dire. En condamnant toute critique des seuils, Philippe Couillard aura d’ailleurs contribué à politiser — voire à moraliser — un débat délicat qu’il faudrait plutôt s’efforcer de faire de la manière la plus sereine possible. En envenimant ainsi les choses, en soupçonnant les critiques des pires pensées, on empêche tout effort de débattre de la capacité d’accueil du Québec, des mesures que l’on pourrait et devrait adopter pour l’améliorer, des budgets qu’il faudrait débloquer.

Or, sait-on vraiment ce que le gouvernement veut et entend faire avec la nouvelle loi ? Certes, de beaux principes sont réaffirmés et nous les appuyons : interculturalisme, lutte contre la discrimination, contre les consultants en immigration véreux. Quelques passages (assez peu en somme) mentionnent la francisation. À plusieurs endroits cependant, l’arbitraire du ministre est instauré. « Le ministre peut » est ici la formule clé. En somme, le ministre pourra préciser beaucoup de choses, pourra ou non faire des « programmes pilote ». Il a voulu se garder plein de portes ouvertes. Peut-être parce qu’il ne sait pas trop ce qu’il fait.

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27 commentaires
  • Claude Lemire - Abonné 15 avril 2016 01 h 47

    Démantèlement des services à l'étranger

    Sait-on que, depuis 12 ans, le gouvernement du Québec a complètement démantelé les services de sélection à l'étranger créé par le gouvernement de Robert Bourassa dans les années 1970.
    Plus d'une trentaine d'agents étaient en poste dans une douzaine de villes à travers le monde pour rencontrer et sélectionner les candidats à l'immigration au Québec. Il n'en reste plus aucun. Tout cela a été complètement bazardé dans le silence le plus complet: aucun média n'en a parlé que je sache.

    Quant aux services d'intégration, on les a plus ou moins soustraités à des OSBL. Et les immigrants qui arrivent ici doivent poireauter de 5 à 8 mois avant de pouvoir prendre des cours de français. Et on s'étonne qu'ils apprennent l'anglais.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 16 avril 2016 09 h 57

      Sans vous jeter la pierre m. Lemire, si vous saviez tout ça depuis 12 ans, alors pourquoi ne pas nous en avoir fait "mention", à nous les "citoyens" car on sait bien que si vous rapportez de telles "avancées", aux politiques et à certains journalistes, plusieurs d'entre eux essaieront de taire cette "vérité" afin de ne pas contredire leur propre "improvisations des vertueux".

      Je pense que si M. Robitaillle, avait eu cette information, étant un journaliste intègre, il aurait réagi à votre commentaire et à tout le moins, l'aurait avalisé ou démenti .

      Je suis une lectrice du Devoir depuis belle lurette mais abonnée seulement depuis 4 ans...J'irai voir dans les archives. Merci.

    • Michel Blondin - Abonné 16 avril 2016 21 h 46

      @ Nicole D. Sévigny,


      Ayant été de la fonction publique et ayant postulé puis soumis aux examens et entrevues sur un des ces postes en 1977 (pour Abdijan) à ce ministère de l'immigration dont le ministre était M. Couture , je confirme l'exitence de poste de conseillers, cité plus haut.

  • Michel Blondin - Abonné 15 avril 2016 06 h 26

    LE DEVOIR: journal nationaliste ou interculturaliste?

    Je ne comprends pas la cohérence intellectuelle d'affirmer:

    - de un "le journal (Le Devoir) est nationaliste" et
    - de deux, je cite le texte, "de beaux principes.... et nous les appuyons: interculturalisme...".

    Je comprend que les libéraux qui sont des "fédéralistes jusqu'à plus soif" de poser la question identitaire en terme d'interculturalisme. Mais que le journal se positionne dans ce créneau du multiculturaliste, à une virgule près, doit s'expliquer de ce manque de cohérence.

    Je dis bien le créneau du multiculturalisme. On enlève le concept de "multi-tude" pour le remplacer par le concept d'inter-relationel.

    Les deux mettent toutes les cultures en rapport d'égalité: l'un, par l'ordre de grandeur du nombre et l'autre par le lien d'égalité de toutes les cultures. Ce qui est loin du concept du nationalisme d'ouverture.

    Madame Weil et Monsieur Couillard sont à l'extrême du spectre. ils posent des gestes de guerriers contre les nationalistes depuis des lunes.

    Mais, à tous égards, Le Devoir, l'un par la déclaration de Myles, samedi en neuf du neuvième fiduciaire, de "projet multiconfessionnel et interculturaliste" et de "journal nationaliste", et l'autre ici, en ce quinze, que font-ils dans ces barques?

    Le nationalisme pour LE DEVOIR est-ce un fourre-tout pour le noyer dans l'ambiguïté? Ce journal, plus que tout autre, a un devoir de rigueur. Je répète le célèbre mot de Hilbert à la naisance du vingtième siècle "Nous devons savoir..." .

    • Martin Dumas - Inscrit 16 avril 2016 09 h 50

      Il est pourtant essentiel de distinguer entre 'multiculturalisme' et 'interculturalisme'. Pour faire court, le premier promeut la différence entre groupes qui se veulent distincts. Le second promeut l'échange entre cultures, dans le respect des droits fondamentaux de la personne et le respect de conditions assurant un certain ordre en société (l'apprentissage graduel du français, par exemple). En cela, l'interculturalisme se rapproche peut-être de ce que vous entendez par 'nationalisme d'ouverture'. Mais si le 'nationalisme d'ouverture' doit rimer avec l'interdiction pour toute femme fonctionnaire de porter un foulard, alors dans ce cas, vous avez de bonnes raisons de distinguer à votre tour entre ce nationalisme et l'interculturalisme (je préfère ne pas me prononcer sur ce qui sous-tend les affirmations de Janette Bertrand et de Denise Filiatraut, qui défendaient becs et ongles le projet de Charte des valeurs sans amendements, à l'effet que les musulmanes qui portaient le voile étaient 'manipulées' et 'folles'). La ligne directrice de Monsieur Myles (et la référence interculturaliste de Monsieur Robitalle) ne me semblent donc froisser ni la logique, ni la sagesse politique.

      S'agissant du nombre d'immigrés à accueillir, en vue d'un allègement de problèmes démographiques, pourquoi ne pas traiter de la question sous l'angle des effets incrémentaux? Selon l'interprétation de l'étude de Banerjee et Robson (2009), ce serait pour "empêcher que le « rapport de dépendance aînés-jeunes augmente », " que "le Canada devrait multiplier par… cinq son nombre annuel d’immigrants". Les repères retenus ici sont l'empêchement d'une augmentation (une tendance assez nette). Quid des effets incrémentaux d'une augmentation sensible du nombre d'immigrants sur l'allègement de cette tendance et ses conséquences économiques, voire sociales?

      Martin Dumas

    • Michel Blondin - Abonné 17 avril 2016 10 h 55

      @Monsieur Martin Dumas,

      Sur le plan politique vous avez sans doute raison. Mais ce n’est pas au journal de faire de la politique. Il doit plutôt être de rigueur intellectuel et incisif.
      Quant à celui de la logique, je ne partage pas, à tout égard, votre point de vue.
      Le multiculturalisme comme l’interculturalisme ne promeut pas la différence mais n’en priorise aucune, donnant l’illusion aux immigrants de s’intégrer en conservant sa culture, une situation contradictoire.
      C’est la subtilité de ces concepts creux que la Belgique vient de s’apercevoir de la toxicité. C’est aussi celui de l’Allemagne qui vient de gouter à ce que c’est qu’un viol de sa culture.
      Le nationalisme d'ouverture, fait la promotion d’une seule. En conclure, de se dire à la fois nationaliste et multi ou inter culturel est un impair et un manque de cohérence pour un dit nationaliste.

      Si on intervient, comme vous le soumettez, avec la charte Canadienne des droits et liberté et la loi sur la promotion du multiculturalisme, il est clair qu’il y a un problème. Le canada promeut le multiculturalisme. Et les provinces font quoi ? He bien, comme la charte canadienne prédomine sur toute loi d’une province, nous sommes logiquement obligés de respecter la charte et son multiculturalisme. Or, l’application des lois relève de la justice.
      La Cour suprême n’est pas encore intervenue. Ce n’est pas sans arrière-pensée que le gouvernement du Québec n’a pas de loi à ce sujet et retarde depuis les recommandations du 15 août 2007 de Bouchard-Taylor.
      Cependant, la charte fédérale est tellement incompatible avec les visées et attentes de la population (le NDP a gouté aux agapes) du Québec qu’il faut s’attendre à une collision frontale.
      Dans ce sens, avec respect, le « Le Devoir » joue –t-il de l’ambiguïté sur ce sujet? Après cent ans, il y a urgence de se brancher sur la structure.

  • Eric Lessard - Abonné 15 avril 2016 07 h 00

    L'immigration

    Je vais vous raconter l'histoire de deux immigrants que j'ai connu qui sont venus s'installer au Québec.

    Le premier est Français, il a son dîplome pour enseigner le français dans les lycées en France, mais une fois arrivé au Québec, on ne veut pas reconnaître son diplome et il doit faire quatre ans d'université au Québec car sa formation française n'est pas du tout reconnue ici.

    La deuxième vient de Tunisie. Fille d'environ 30 ans, parle courament 5 langues, a une maîtrise en commerce international, au Québec, le seul emploi qu'elle se trouve c'est d'être une bonne à tout faire (ménage, cuisine, etc.) dans des conditions qui ne sont pas loin de l'esclavage.

    Il y a par contre aussi des gens qui sont relativement heureux d'avoir immigrés ici, je pense à des fermiers suisses qui ont sauvé quelques fermes dans notre région. Ils ont parfois payer un peu cher le prix de leur ferme, mais au moins ils ne posent pas de problèmes d'intégration étant donné la proximité au niveau de la culture.

    Tout ça pour dire que d'après moi, l'immigration est plus une question de qualité que de quantité. Il faut savoir les accueillir convenablement, et il faut s'assurer qu'ils auront une place dans notre société, sinon on construit une bombe à retardement.

    Il faudrait aussi reconnaître que le Québec fait partie de la civilisation occidentale, qui a son histoire et ses valeurs et que de toute évidence, l'Europe a actuellement un grand problème avec des immigrants qui sont hostiles à la culture occidentale, et personne ne souhaite se retrouver avec le même genre de problèmes au Québec.

    • Huguette Proulx - Abonnée 15 avril 2016 10 h 09

      M. Lessard, vous avez bien résumé l'entièreté de la situation: "L'immigration est plus une question de qualité que de quantité. Il faut savoir les accueillir convenablement, et il faut s'assurer qu'ils auront une place dans notre société, sinon on construit une bombe à retardement."

      Vivement le Québec s'inspirer de l'accord intelligent et future loi de l'Allemagne à cet égard - publié dans ces pages - :

      http://www.ledevoir.com/international/europe/46821

      Mais j'ai peu d'espoir à court terme considérant l'aplaventrisme actuel de nos gouvernants devant le dieu multiculturalisme. Vivement que notre nation finisse par sortir de l'adolescence hésitante pour enfin accéder à l'âge adulte!

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 avril 2016 09 h 03

      Madame Proulx, l''Allemagne et la France sont loin d'être des exemples de politique d'immigration sensée, tout le contraire.

    • Michel Coron - Inscrit 17 avril 2016 09 h 43

      @ Jocelyne Lapierre: vous devriez lire l'article cité par Huguette Proulx.
      Ce même texte que j'avais moi-même cité dans un commentaire refusé pour j'ignore quelle raison est selon moi un texte fonfdateur que MM. Trudeau et Couillard auraient intérêt à méditer. Je n'ai jamaia lu une politique d'intégration aussi sensée que celle que promeut Angela Merkel : droits certes mais aussi devoirs des immigrants. Politique d'intégration qui ainsi éviterait toute forme de ghettoïsation à laquelle nous assistons dans certains quartiers de Montréal, notamment à Montrèal-Nord.

  • François Dugal - Inscrit 15 avril 2016 08 h 08

    Le sermon

    Du haut de son perchoir,
    Le premier ministre pérore.
    Il incarne le savoir,
    Il sait que la parole est d'or.

    Il parle toujours calmement,
    Son ton est condescendant.
    Il faut faire la révérence,
    Quand il parle d'intolérance.

    Au dessus de la mêlée,
    Il tient à se situer.
    Quand il change d'idée,
    Sa ministre va l'annoncer.

    Il me fait penser
    A l'ancien clergé,
    Prêchant à tout va,
    Parlant ex cathedra.

    Plein de bonnes intentions,
    Son discours jamais ne hausse le ton.
    Avec respect et attention,
    Écoutons le sermon.

    • Jacques Lamarche - Inscrit 15 avril 2016 08 h 53

      Aspergé d'incantations sur l'immigration,
      Le Québec doit changer de religion
      Et marchander sa nationalité
      Contre les vertus de la prospérité!

      J'espère, M. Dugal, que cette ultime strophe conviendra!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 avril 2016 10 h 42

      Un peti florilège de vos poêmes...où peut-on se le procurer.?
      Je commence à y prendre goût...
      Ils ont la "perfection" d'être courts, nets et précis.
      Merci

    • François Dugal - Inscrit 15 avril 2016 20 h 05

      @Nicole D.Sévigny et Jacques Lamarche
      Merci de m'encourager,
      Je vais tenter de persévérer.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 avril 2016 08 h 17

    Vous avez UNE expérience heureuse...

    parmi vos trois exemples...c'est le dernier, "les fermier suisses", qui a suscité mon commentaire suivant:
    Dans une région jouxtant la mienne, il y a une communauté de fermiers suisses
    qui elle a bien réussi son intégration "canadian"...on y parle que presque exclusivement en anglais et suisse allemand...et nous sommes au Québec.
    Quand vous dites "relativement" heureux, ils ne posent pas de problèmes d'intégration dans notre société étant donné la proximité au niveau de la culture, que voulez-vous "dire" au juste?

    Et je suis triste...et terriblement outrée
    Pour les deux premiers, le Français et le Tunisien, qui auraient eu plus d'atomes crochus avec notre population, on les a traités en parias de façon "consciente" et
    "voulue" afin de ne pas augmenter la force en nombre du "cheptel"** québécois farncophone ...**car c'est ainsi qu'on nous considère...