Arrangements nocifs

Après l’Iran et le Pakistan, l’Arabie saoudite est le pays où Amnistie internationale (AI) recense dans son dernier rapport le plus grand nombre de personnes exécutées en 2015 sur décision de justice. Preuve additionnelle que la logique dont se réclame Ottawa pour excuser le maintien de son contrat militaire de 15 milliards avec Riyad est malsaine.

Amnistie internationale applaudit à juste titre dans son dernier rapport le fait que la tendance à l’échelle internationale est à l’abolition de la peine de mort. On comptait 16 États abolitionnistes en 1977 ; ils sont maintenant une majorité dans le monde (102). Il n’en est que plus dérangeant que là où s’applique encore la peine capitale, le nombre d’exécutions soit en hausse radicale et que, de surcroît, les trois pays où se pratique le plus grand nombre d’exécutions sont des acteurs majeurs et musulmans de la géopolitique proche-orientale et internationale.

Des quelque 1600 exécutions recensées dans le monde en 2015, 89 % des sentences ont été appliquées en Iran ainsi qu’au Pakistan et en Arabie saoudite. Trois pays dotés de systèmes de justice dont il est permis de douter de l’intégrité. La hausse du nombre d’exécutions en Iran coïncide comme par hasard avec la conclusion de l’accord historique sur le nucléaire, accord par lequel Téhéran sort de l’état d’isolement international qui était son lot depuis la révolution de 1979. Le Pakistan et l’Arabie saoudite sont, quant à eux, des pays avec lesquels les puissances occidentales, à commencer par les États-Unis non-abolitionnistes, entretiennent depuis plus d’un demi-siècle des relations jugées essentielles à la défense de leurs intérêts stratégiques et économiques. Il va de soi que les chiffres d’AI sous-évaluent la réalité, surtout qu’ils ne prennent pas en considération ce qui se passe en Chine, deuxième économie mondiale et principal bourreau de la planète, mais où les statistiques sur la peine capitale ne sont pas divulguées sous prétexte qu’elles sont secrets d’État.

 

En Arabie saoudite, le nombre d’exécutions a crû de 76 % par rapport à 2014. Une grande proportion des personnes mises à mort, généralement par décapitation, sont traditionnellement des travailleurs étrangers. Plus récemment, davantage l’ont été pour terrorisme, vu les violences qui opposent Riyad au groupe État islamique (EI). Une vingtaine d’attentats ont été commis dans le pays depuis la fin de 2014. D’où le durcissement de la répression : le nombre de Saoudiens accusés de terrorisme (ils seraient plus de 5000) a grimpé en flèche.

Au-delà de la guerre que livre le groupe EI à la famille des Saoud au nom de l’intégrisme wahhabite, il se trouve que la société saoudienne traverse des turbulences sociales comme elle n’en a peut-être jamais vécu. La manne pétrolière aura permis pendant des décennies au régime d’acheter la paix sociale et politique sous forme de soins de santé et d’éducation gratuits, de subventions au logement et à l’énergie et d’emplois gouvernementaux à vie. Sont à l’embauche de la fonction publique plus des deux tiers de la population active, à faire souvent du travail peu demandant.

Or, ce « contrat social », dans un pays où 70 % de la population n’a pas 30 ans, est aujourd’hui mis à mal par la chute des prix du pétrole. Et de façon probablement plus brutale qu’il nous est permis de le savoir, vu l’opacité du monde saoudien.

Voilà pourquoi il était déroutant — d’autant plus déroutant que tout le Moyen-Orient est dans un état d’instabilité extrême — de voir le ministre Stéphane Dion baisser les bras la semaine dernière en soutenant qu’il serait inutile d’annuler le contrat d’armes signé avec Riyad pour la simple raison que cela « n’aurait pas d’incidence » sur le respect des droits de la personne dans ce pays.

9 commentaires
  • Jean-Paul Carrier - Abonné 7 avril 2016 04 h 16

    Annulation nocive

    La situation des droits de la personne en Arabie Saoudite est effectivement troublante. Cependant le seul impact ressenti par l'annulation du contrat de 15 milliards par le gouvernement canadien serait en sol canadien. En plus de la lourde pénalité d'annulation, il y aurait toutes les pertes d'emplois directs, car cette entente va créer 3000 emplois directs pendant 14 ans, sans compter les milliers d'emplois indirects chez les fournisseurs.

    La ville de London où les blindés légers seront fabriqués peine encore à sortir de la récession ou le taux de chômage se situe entre 8% et 10%. Aller leur demander s'ils sont d'accord pour que l'on annule le contrat. Mais si vous y allez, je vous conseille d'être bien assis dans un char blindé sinon....

    Vous vous trompez si vous croyez isoler et/ou faire changer la politique intérieure de l'Arabie Saoudite par l'annulation de ce contrat. Il n'y a qu'à regarder l'histoire pour comprendre que cela ne changera absolument rien, sauf vous donner une fausse bonne conscience. Ils vont tout simplement se tourner vers un autre fournisseur, comme la Chine qui n’en a rien à cirer des droits de la personne, pour exécuter ce contrat. Ah oui! La Chine, est-ce que l'on arrête toutes les transactions commerciales aussi?

    • Nicolas Blackburn - Inscrit 7 avril 2016 12 h 40

      Ah cette création d'emplois, cette économie! On m'excusera, mais je ne suis tellement plus capable d'entendre ces mauvaises excuses, qu'il me faut les décrier. On ne peut pas simplement accepter une action parce qu'elle crée de l'emploi, ou qu'elle est bonne pour l'économie. Il y a aussi les facteurs moraux et éthiques, qu'on brandit pour se donner bonne conscience, mais qui ne sont jamais réellement pris en compte au final, avec les dérives qui s'ensuivent.

      Admettons que faire la guerre est bon pour l'économie, faudrait-il être perpétuellement en guerre ? Fabriquons des bombes, c'est bon pour l'économie! Dans le même ordre d'idée, faudrait-il encourager les comportements nocifs pour la santé sous prétexte que ça donne du travail aux médecins et infirmières ? Faudrait-il faire exprès de faire des trous dans les rues sous prétexte que ça donne du travail aux réparateurs de routes ?

      Quand est-ce que ce raisonnement absurde, ce réflexe de paresse intellectuelle, cesse ?

      Voici une petite grenaille pour la réflexion. Pourquoi la ville de London (ou toute autre ville en difficulté économique) n'essaierait pas de relancer son économie dans un projet moral et éthique, porteur pour l'avenir de la planète et des sociétés ? On me traitera d'utopiste avec une petite pointe de condescendance. Alors, je répondrai à ceux qui me traitent d'utopiste : « Et vous, c'est pire, vous êtes dystopistes. »

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 avril 2016 08 h 27

    La justice saoudienne est une farce

    Il n’y a pas de violence qui _oppose_ l’État islamique à Ryad. Au contraire, la violence les unit.

    Après avoir bombardé sélectivement les rebelles chiites au Yémen — mais en prenant soin de ne pas toucher ni aux miliciens de l’ÉI ni à ceux d’Al-Qaeda — l’un ou l’autre de ces derniers viendra remercier la dictature saoudienne en faisant sauter des mosquées _chiites_ en Arabie saoudite et ce, avec la complicité des services de renseignements saoudiens (qui ne font rien pour l’empêcher).

    À part l’exécution cette année de terroristes sunnites condamnés voilà des années pour avoir voulu renverser la dictature du pays, les personnes condamnées de nos jours pour terrorisme sont des gens qui ont prêché la démocratie dans ce pays dans le cadre du Printemps arabe.

    C’est le cas d’Ali Mohammed al-Nimr, condamné à être décapité alors que son cadavre sera crucifié et exposé publiquement jusqu’à la décomposition évidente des chairs.

    Une partie des condamnés à mort sont des femmes contre qui un mari pédophile rejettra la faute de la mort de leur enfant. Puisque le témoignage d’un homme vaut deux fois celui d’une femme, cette dernière est toujours condamnée. C’est le cas de Laila Bint Abdul Muttalib Basim, dont l’éxécution l’an dernier (une boucherie) a été filmé clandestinement.

    Un père pédophile ne subit jamais la peine capitale en Arabie saoudite puisque l’homicide est condamnable de la peine de mort _sauf_ lorsqu’il s’agit du père qui tue son enfant ou le mari qui tue sa femme.

  • Françoise Boucher - Abonnée 7 avril 2016 09 h 45

    Pourtant

    Ils sont toujours amis,Le Figaro: Le secrétaire d'Etat américain John Kerry a affirmé dimanche, juste avant de quitter Ryad, que les Etats-Unis avaient "une relation solide", "une alliance claire" et "une amitié forte" comme "cela a toujours été le cas" avec l'Arabie saoudite.
    http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/01/24/97001

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 7 avril 2016 11 h 20

    Un condo en Floride ...

    C'est drôle hein ! Vaillancourt, Trépanier, Acurso avaient ou ont toujours des condos en Floride.
    Tous trois, de grands personnages de notre actualité politique qui sont aux prises avec la justice québécoise pour collusion, corruption et financement illégal de partis politiques municipaux.
    Floride, résidence secondaire et lieu de refuge idéal pour se refaire une santé entre deux petites rondes de golf et voilà, un aller/retour Québec Floride très bénéfique.

    Je crois que l'UPAC ne peut pas aller perquisitionner en territoire américain.

    • Hélène Paulette - Abonnée 7 avril 2016 14 h 13

      Vous pensez la même chose que moi, madame Ste.Marie: pas de perquisition de l'UPAC en Floride...

  • Réal Bergeron - Abonné 7 avril 2016 11 h 41

    Marchands de canon

    Si ce n'est pas le Canada qui bénéficie du juteux contrat, ce sera quelqu'un d'autre. Et adieu les emplois et les revenus fiscaux!
    Les mines antipersonnelles aussi, ça crée de l'emplois.
    Le drame, c'est que notre prospérité économique repose sur l'exploitation outrancière des ressources naturelles, sur la production de biens superflus ou carrément nuisibles pour la santé, la sécurité et la bien-être de la population mondiale.

    • Hélène Paulette - Abonnée 7 avril 2016 14 h 14

      "Les mines antipersonnelles aussi, ça crée de l'emplois"
      Ça n'a pas empêché de les bannir...